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Mémoire Historique

De Riosucio à Pavarandó: mémoires du plus vaste camp de réfugiés de Colombie

par Paco Gómez Nadal, décembre 21 de 2016.

De Riosucio à Pavarandó: mémoires du plus vaste camp de réfugiés de Colombie

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par Paco Gómez Nadal

Vingt mille personnes déplacées de Riosucio en 1996 font partie de l’exode le plus massif connu dans le pays.

Les milliers de personnes déplacées de Riosucio font partie de l’exode le plus massif connu dans le pays. Entre décembre 1996 et mars 1997 pour le moins 20.000 personnes ont été expulsées de leur territoire á cause d’une opération d’une extrême violence coordonnée entre la force publique et les paramilitaires. 20 après les victimes remémorent ces évènements et réclament la restitution de leurs droits.

Auteur: Paco Gómez Nadal / Fotos Jesús Abad Colorado.

Article tiré de Colombia rural, 21 déc 2016.

“Nous sommes partis par la rivière Cuvarandó jusqu’à Jiguamiandó sans rien emporter : les femmes accouchaient durant le voyage, les enfants n’avaient rien à manger. Nous pensions nous rendre à la ville de Medellin, mais en chemin, un de nos leaders nous a proposé d’aller à Pavarandó. Notre groupe se composait de 600 personnes. Avec beaucoup de difficultés tout au long de la route, nous sommes passé par « Cuatro Tapas, Llano Rico, La Secreta ». La nuit était déjà tombée quand nous sommes arrivés à La Secreta. Et, à cet endroit, nous étions 3.000 personnes. On a dû arracher du manioc et le manger cru (à ce moment la voix du narrateur se brise). Après avoir passé la nuit sur place, nous avons eu une entrevue avec la Croix-Rouge. Une femme a accouché sur place, l’angoisse a accéléré la mise au monde de son enfant. Plusieurs jours passeront…et on m’a raconté que mes ancêtres étaient arrivés comme défricheurs fuyant Carthagène. Quelque chose comme ça nous est arrivé , à nous ».

Anne-Louise se rappelle. Elle a vécu l’éxode de Riosucio ; ses pieds sont encore imprégnés du souvenir de la boue et de l’entassement des gens. Anne-Louise est partie de Riosucio avec plusieurs milliers de personnes. Les chiffres varient, mais Amnistie Internationale assure qu’il n’y avait pas moins de 20.000 personnes qui abandonnèrent leur village et chef-lieu municipal entre décembre 1996 et le premier trimestre de 1997. Certains sont partis en famille avec juste ce qu’ils avaient sur eux, en route pour Panama, Turbo, Quibdo, Bahia Solano, Carthagène ou Medellin. D’autres sont partis en communautés. Certains ont quitté leur village après l’assassinat de leurs voisins ou, dans d’autres cas, à la suite de jours de terreur exercés par les paramilitaires des Autodéfenses paysannes de Córdoba et Urabá ; encore d’autres villageois ont fui les bombardements des forces aériennes de Colombie, opération ignominieuse portant le nom de Genesis. Les FARC ont ont poussé les populations à fuir pour que les paysans, arrivés à Mutatá (Antioquia) puisse dénoncer devant l’opinion publique les horreurs qui avaient lieu dans l’invisible Bajo Atrato. Amnistie Internationale signale que, la seule opération Genesis a provoqué le déplacement d’au moins 6.500 personnes, de 49 communautés de la municipalité de Riosucio dont les populations vivaient dans le bassin des rivières Salaqui, Truandó, Quiparadó, Chintadó, Domingodó, Curvaradó et Jiguiamiandó.

La Defensoria del Pueblo dans la résolution 25 de l’année 2002 relève que les familles déplacées de Pavarandó se sont vues obligées à vivre pendant neuf mois dans des conditions critiques de surpopulation, d’extrême pauvreté et sous la menace permanente contre leurs droits , menaces exercées par différents groupes armés. Ces conditions amèneront les communautés à prendre la décision de s’organiser et de conformer « des communautés de paix » dans le but de retourner sur leurs terres dans la sécurité et la dignité. Ce retour s’est effectué entre la fin des années 1997 et 1999. (….) La première à se constituer date du 19 octobre 1997, elle a pris le nom de Communauté de Paix de Saint Francois d’Assise. Par la suite se sont constituées par les Communautés de Paix de Notre-Dame du Carmen et de la Nativité de Marie. Actuellement (2002) les Communautés de Paix de Riosucio sont intégrées par 49 communautés, c’est-à-dire une population d’environ 5.000 personnes vivant dans le bassin des rivières Salaqui, Domingodó, Jiguamiandó, Curvarandó et Atrato des municipalités du Carmen du Darien et Riosucio.

Le retour des populations s’est vu en permanence interrompu et même empêché. La cartographie du déplacement dans cette région est un continuel va et vient ; la région, dans un incessant et épuisant exode des populations afro-descendantes et indigènes, continuent à voir partout les populations défendant leur territoire.

Selon le registre unique des victimes tenu par le gouvernement, les premiers déplacements des populations en 1996 furent de 4.568. En 1997, le chiffre augmente vertigineusement, ce sont 54.108 personnes expulsées de leurs territoires en vagues successives. Pour un grand nombre de personnes le déplacement forcé est intervenu deux ou trois fois entre décembre 1996 et décembre 2016. Chaque année on relève non seulement des déplacements mais aussi des assassinats et des disparitions forcées. Certains se sont résignés à ne jamais retourner dans leurs villages.

Le Bas Atrato comme plus tard le Moyen Atrato se sont convertis en cimetières, la région est jonchée de fosses communes dans les alentours des villages ou dans les innombrables îles qui conforment l’Atrato. La majorité des victimes sont des civils, il y a aussi bien sûr un nombre incalculable de combattants de la guerilla et des paramilitaire du Bloc Elmer Cardenas. Le commandant en chef de cette redoutable organisation Fredy Rendón, surnommé l’Allemand, a reconnu l’existence de 180 fosses communes sur un décompte de 450 au moins. Le ministère public s’occupe à peine des ce cimetière sans pierre tombale : en février 2016, le fiscal de la nation informe qu’on avait exhumé six corps du massacre de Pavarandò ; une extermination échelonnée réalisé par le Bloc paramilitaire E. Cardenas entre décembre 1997 et janvier 1998.

En dehors des Communautés

Les habitants de ces régions dont certains retournent, d’autres le font peu à peu ; le processus est complexe parce que la guerre continue. La région est toujours en conflit, mais les dynamiques ont changé : il y a eu d’abord les assassinats collectifs, actuellement ces crimes sont sélectifs, ce sont des massacres de deux, trois personnes. On élimine vraiment les leaders qui défendent le territoire ancestral et qui défendent les victimes.

L’Association des déplacés afro-descendants du Chocó ( une des premières organisations fondée par la diaspora de Riosucio) que préside depuis 13 ans Esaud Lemos Maturana déclarait juste avant la signature de l’accord de Paix que les dynamiques dans les territoires sont différentes mais elles continuent à être traversées par violence.

Il suffit d’observer de près l’histoire récente pour vérifer ces déclarations. A Pavarandó où existait le plus grand camp de réfugiés, provoqué par les actions du Bloc E. Cardenas ; en 2016 , la région est un bastion des Autodéfenses gaitanistes de Colombie (AGL), bloc paramilitaire reconverti. Au début de l’année 2016 la Commission Interéclesiastique de « Justice et Paix dénoncait l’assassinat par les paramilitaires de trois paysans de la municipalité de Mutatá. A Riosucio même, trois civils ont été assassinés ces derniers mois. La Defensoria del Pueblo dénonce que «  le groupe armé illégal post-démobilisation des AUC qui se dénomine Autodéfenses gaitanistes de Colombie ou Urabeños opére dans les zones de Chigorodó et Mutatá.

Les habitants de ces régions du Chocó qui ne sont plus retourné dans leur région affrontent, dans les villes toutes sortes de tribulations : le déracinement, l’oubli et les violences urbaines.

« actuellement, en dehors de nos Communautés nous vivons avec beaucoup de difficultés dans la périphérie de Quibdó. Les premiers déplacés dans la région d’Adacho (1.396 familles, 8.536 personnes qui y vivent depuis 18 ans, aucune n’a vraiment récupéré ses droits. Ici, c’est avec des solutions de fortune qu’on traite la population » explique Esaud. Dans cette région les populations s’inquiètent du rôle marginal que les déplacés (sept millions dans le pays selon le RUV) ont joué dans les accords entre le gouvernement et les FARC.

« Au cours du processus de paix, on n’a pas considéré sérieusement le mot retour. Je ne comprends pas pour quoi aujourd’hui personne ne parle de retour. Les entités gouvernementales sont restées muettes, endormies placidement…c’est comme si s’il y avait une décision des autorités pour vouer le territoire à la destruction. Ainsi, quand les populations retournent chez elles, il ne reste que de l’eau et des pierres, rien d’autre ».

La réalité c’est qu’il y a des milliers de personnes ayant quitté le Bas Atrato et celui d’Urabá du département du Chocó pour s’entasser dans les quartiers des grandes villes du pays. Ainsi, la plupart n’envisage même plus le retour. Ils ont perdu leurs terres, leurs liens sociaux, l’espoir….et leurs enfants ont grandi dans la périphérie de la Colombie visible, ils ont perdu leur identité, leur appartenance. Où pourraient-ils retourner ?

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déplacés, paramilitaires, victimes

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