site web

Explorer les sujets
Suivez-nous Abonnez-vous à notre newsletter

Droits Humains

Qui sont les responsables des assassinats de dirigeants sociaux en Colombie ?

par Eduardo Álvarez Vanegas, avril 24 de 2016.

Qui sont les responsables des assassinats de dirigeants sociaux en Colombie ?

nombre de autor

par Eduardo Álvarez Vanegas

Pourquoi la violence a-t-elle redoublé contre les mouvements sociaux ?

L’augmentation considérable, depuis 2015, de la violence contre les dirigeants des mouvements sociaux dans les régions abandonnées par la guérilla n’est pas uniquement due à la présence des paramilitaires. Maintes fois, c’est une réaction violente des politiciens et dirigeants locaux dont la corruption a été dévoilée par le travail des dirigeants de ces mêmes mouvements sociaux.

Par Eduardo Alvarez Vanegas*

Source: Razón pública, 24 avril 2016

Photo : Marcos Avila

Au cours de ces dernières semaines, plusieurs rapports ont été publiés sur les agressions aux dirigeants sociaux et défenseurs des droits humains dans tout le pays : une situation extrêmement préoccupante.

L’institution « La Défense du peuple » ainsi que plusieurs mouvements politiques et sociaux ont dénoncé l’assassinat de 28 leaders sociaux dans le courant des premiers mois de l’année 2016. Le Haut- Commissariat des Nations Unies a pour sa part dénoncé l’assassinat de 63 défenseurs des droits humains en 2015. Quant au programme « Nous sommes tous défenseurs » il a relevé 116 victimes d’agressions de janvier à mars 2016.

Ces rapports démontrent une augmentation considérable de tous types de violence (menaces,assassinats,etc) qui ont caractérisé le conflit entre groupes armés illégaux, agents de l’Etat et pouvoirs locaux au cours des 15 dernières années.

Les personnes soumises aux menaces quotidiennes souffrent particulièrement puisque la violence exerce sur la victime une pression constante et la voue à l’incertitude et la peur : la force de cette menace réside dans la potentialité de ses conséquences.

Ainsi, les menaces sont-elles l’annonce de disparition, de persécution ? Ce sont des tortures psychologiques puisque celles-ci sont des motifs de stigmatisation. Les personnes concernées sont en situation de vulnérabilité telle qu’elles se sentent anéanties. Pour ceux qui profèrent ces menaces, les personnes qui réclament leurs terres sont des criminels qui veulent usurper les terres acquises de bonne foi. Ainsi le dirigeant social se convertit en « guerillero » qui se fond dans un mouvement social déterminé.

Si les chiffres publiés par les rapports mentionnent la quantité et les variations territoriales des menaces, ils ne parlent pas des motivations ni des responsables des agressions. De même on ignore les trajectoires et les agendas des victimes.

Il faut rappeler que les dirigeants sociaux ont donné suite à de nouvelles situations et saisi les nouvelles possibilités qui s’offraient à eux et ceci en relation a trois évènements récents :

La loi de Justice et Paix (2005) qui a ouvert les portes à la construction des vérités historique et judiciaires, à la réclamation et organisation d’espaces pour certains groupes sociaux. Grâce à cette loi, la victime se convertit en orienteur de la vie politique nationale, à l’exercice de la mémoire historique qui commence à révéler des réseaux de pouvoir et de conflit que le pays ignorait.

La loi 1448 de victimes et de restitution des terres (2011). Celle-ci a mis en évidence et au centre du débat un problème de vieille date : le conflit de la terre et le débat sur les réclamants de terres.

Le processus de paix de la Havane et les discussions sur les garanties de sécurité, non seulement pour ceux qui déposent les armes, mais aussi pour tous ceux qui font de la politique par le biais de plateformes sociales liées aux zones qui sont sous contrôle historique de la FARC.

Ces trois éléments qui font date sont en étroites relations puisque le lider social et le défenseur des droits humains rendent visible les conflits qui affectent directement les intérêts des pouvoirs locaux. Ces derniers réagissent aux programmes et agendas que les dirigeants sociaux mettent en place. Les revendications de ces liders apparaissent comme une compétition pour le contrôle de l’Etat que « les violents » ont contruit durant des décennies de conflit et de désintégration territoriale.

La force et l’impulsion des dirigeants de la restitution des terres ne se terminent pas avec la loi 1448. Tout au contraire, l’enthousiasme se renforce avec l’accord sur le développement rural décidé à la Havane et en relation avec les apports de «  Justice et Paix » au vu de la mise en évidence des stratégies de de dépossession et commercialisation illégale des terres.

Au cours de toutes ces années les plate-formes d’action des dirigeants sociaux ont gagné des espaces, du terrain. De ce fait, ils sont tout-à-fait conscients que les ennemis principaux de ces réformes qu’ont apportés les accords de la Havane sont ces réseaux de pouvoirs de plus en plus visibles.

Les persécutions s’expriment donc concrètement dans les contextes locaux. Ceci oblige à examiner de près le type de lider dont il s’agit ainsi que leurs programmes et par ce fait des intérêts particuliers qu’ils touchent.

On peut identifier au moins trois profils de dirigeants assassinés au cours de l’année dernière:

Les leaders de restitution des terrres. En plus de la restitution, des droits sur la terre, ces dirigeants révèlent un réseau de responsables, des informations et des intérêts en jeu méconnus jusqu‘alors. Ils en ont eu connaissance par les sentences des juges de restitution des terres et qui ne concernent pas seulement des acteurs illégaux mais aussi des serviteurs publics et ceux de pouvoirs locaux. Une des fonctions de ces leaders est de mettre en lumière les réels intérêts de ces pouvoirs pour que la restitution puisse avancer. Mais à leur tour les pouvoirs locaux voient en ces programmes une intervention directe sur l’Etat central pour résoudre les conflits et remplacer les institutions clientélistes qu’ils ont contrôlées durant des décennies.

 

Les leaders contre l’extraction minière illégale. Ils dénoncent ce type d’activité contrôlées par des groupes armés illégaux et où participent des serviteurs publics et autres agents de l’Etat. Ces dirigeants dénoncent les pratiques qui se déroulent dans ce genre d’activité comme l’extorsion aux mineurs artisanaux, la corruption d’entités régionales et locales, le trafic et la traite des personnes, la violence sexuelle, les réseaux de prostitution enfantine et les impacts sur le environnement.

Les leaders des mouvements sociaux qui représentent de nouvelles formes de faire de la politique, ceci à partir de plateformes différentes des partis politiques traditionnels. A travers ces mouvements qui regroupent différents secteurs exclus : paysans, femmes, noirs, indigènes, population LGBTI, ces mouvements commencent à disputer le pouvoir réel de clans et groupes traditionnels de pouvoir. Ces mouvements qui ont exercé ces formes nouvelles ont une présence intense là où l’Etat n’a jamais été la référence principale de la légitimité et de l’autorité.

Et les responsables ?

Tenir compte de ces contextes spécifiques permet de nuancer la rhétorique du « retour du phantasme du paramilitarisme » selon lequel ce phénomène s’est réactivé comme une réponse aux accords de paix de la Havane et comme le seul responsable des agressions contre les dirigeants sociaux.

Sans doute il y a un fondement dans cette argumentation puisqu’il faut trouver un responsable absolu devant l’incertitude sur la véritable identité des assassins. Pour cette raison, il est absolument nécessaire de savoir si les responsables de ces agressions sont des groupes plus ou moins organisés et disciplinés dont les liens avec l’appareil de sécurité de l’Etat sont organiques et soutenus.

Il est évident que l’apparition de liders sociaux et de leur programmes représentent une menace réelle pour un grand nombre de pouvoirs locaux qui se sont nourris de la violence et des institutions engendrées par la guerre. De ce fait, il est évident qu’on ne peut pas rendre responsable uniquement le paramilitarisme des agressions contre les dirigeants qui dénoncent la facon dont des particuliers s’approprient un marais ou comment leurs pratiques corrompues sont exercées dans les projets minéraux à grande échelle. Ces accusations au seul paramilitarisme faussent les situations réelles et empêchent les véritables investigations . Une conclusion trop hâtive méconnaît les divers agents privés de pression qui existent dans les contextes locaux et qui se mélangent aux pratiquent mercenaires du crime organisé à grande échelle. La question posée est que si toutes les agressions s’exercent sur les liders sociaux à cause de leurs travaux ou s’il obéit à d’autres motivations qui s’expliquent seulement à niveau de la micro-dynamique de ces zones.

Au final, il faut viser à la recherche sur les réseaux de pouvoirs et des intérêts qui sont en jeu ; ces attaques ne sont pas des assassinats anecdotiques.

Les articles les plus lu

Autres articles

Droits Humains

La disparition forcée en Colombie

par Sergio Segura

Les dialogues de paix entre l’insurrection colombienne et le Gouvernement ont fait que la discussion sur les 80.000 disparitions forcées prenne de l’importance.

Droits Humains

Soutenir la Marche à La Haye

par Redaction

Manifestation pacifique devant la Cour pénale internationale à La Haye (CPI) le 5 avril 2019, afin de dénoncer l’assassinat systématique des leaders sociaux.