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Question agraire

Minorités ethniques, territoires et post-conflit

par Rubén Sánchez David, juin 11 de 2017.

Minorités ethniques, territoires et post-conflit

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par Rubén Sánchez David

La paix dans les territoires implique la reconnaissance de l’autonomie des communautés autochtones et afro-colombiennes dans un seul Etat démocratique.

Dire que la paix doit être territoriale est devenu un lieu commun. Cependant, très peu est dit sur la manière dont cette paix doit impliquer la reconnaissance de l’autonomie des communautés indigènes et afro-colombiennes au sein d’un seul État démocratique. Les tensions sont profondes.

Par Rubén Sánchez David*

11 juin 2017

Publié dans Razón Pública

LA PAIX TERRITORIALE

Il a été répété sans cesse que pour réussir le post-conflit en Colombie, il faut une approche territoriale contribuant à la démocratisation du pays ainsi qu’à l’inclusion des populations vulnérables.

C’est pourquoi il est nécessaire de penser au post-conflit en fonction des conditions de chaque territoire et de ses habitants, puisque ces territoires devraient être les espaces dans lesquels l’Accord est instauré et pas seulement une référence conceptuelle ou distante permettant de s’accorder sur l’agenda ou les réformes à la table de La Havane.

Il est également vrai que la mise en œuvre de l’Accord doit s’orienter vers une amélioration du bien-être de tous les colombiens. Pour ce faire, il faudrait s’attaquer aux problèmes de fond originaires du conflit, tels que le processus inachevé de construction de l’État et le manque d’intégration des régions de notre modèle de gouvernement centraliste.

Ainsi, les reformes doivent s’ajuster aux besoins et aux caractéristiques politiques, sociales et culturelles de chaque territoire, le tout en tenant compte des diverses formes de représentation sociale et politique des communautés et de l’État.

La paix territoriale a été conçue comme un processus capable de transformer les relations sociales du monde rural et de démocratiser les décisions concernant l’utilisation de la terre. A ce stade, il est important de faire un rappel au fait que la Colombie est un pays pluri-ethnique et multiculturel, ce qui oblige à tenir compte de la situation particulaire des peuples indigènes ainsi que des communautés afro-descendantes.

Dans ce contexte, la paix territoriale implique de revenir sur l’aspect autonome des territoires collectifs existants en Colombie et de redéfinir la relation entre culture et politique à partir de la reconnaissance des droits des communautés habitant ces territoires. C’est seulement ainsi qu’il sera possible de construire une nation basée sur le pluralisme, le respect des droits de l’homme et la diversité culturelle.

ETHNICITÉ ET TERRITOIRE

L’État colombien reconnait la diversité ethnique et culturelle de la nation ainsi que le droit au territoire en tant qu’habitât pour la reproduction culturelle des indigènes et des afro-descendants. Cela inclut le droit à la propriété et à la possession sur les terres traditionnellement occupées par ces communautés qui sont devenues le scénario pour ses activités ancestrales et de subsistance.

Par ailleurs, le droit à l’autonomie signifie le libre développement des communautés ethniques dans les différentes sphères de leur vie en tant que peuple — gouvernement, justice, éducation, santé, reproduction sociale et économique. La Cour constitutionnelle a souligné l’importance de ce droit en signalant que : “Seul un degré d’autonomie élevé pourrait assurer la survie culturelle.”

Or, les droits des communautés indigènes stipulés dans la Constitution sont le résultat des luttes séculaires dont l’objectif n’est pas l’obtention d’un certain degré d’indépendance formelle mais l’autodétermination effective : C’est pour cela que la demande principale de ces peuples est le fait de pouvoir exercer des facultés d’État au sein de leurs territoires.

C’est ainsi qu’il s’est configuré une forme d’organisation socio-politique complétement différente d’autres mouvements sociaux qui ne peut être analysée à partir d’approches conventionnelles et de théories classiques de l’action collective.

Dans le cas précis des afro-descendants, la Loi 70 de 1993 a établi le droit de propriété collective pour les communautés qui, comme résultats de leurs pratiques traditionnelles de production, ont occupé des terres en friche dans les zones rurales, spécialement au pourtour du Pacifique.  Le but de cette loi est de protéger l’identité culturelle de ces communautés et leurs droits en tant que groupe ethnique afin de leur garantir l’égalité d’opportunités à l’égard du reste des colombiens.

Comme dans le cas des peuples indigènes, la lutte des communautés noires pour la reconnaissance de leurs territoires et de leur autonomie a été intense. Ils ont du affronter des cas de transgression des droits de l’homme, enrôlement de mineurs, déplacements forcés et assassinats.

Théoriquement, les peuples indigènes et les communautés afro-descendantes ont le droit de décider sur les ressources existantes dans leurs territoires; ils ont le droit de participer à l’utilisation, à  l’administration ainsi qu’à  la conservation de leurs ressources. Pour cette raison, ces communautés exigent l’autonomie administrative, fiscale et financière pour diriger leurs territoires, organiser leur vie politique et avoir la possibilité de refuser les politiques extérieures imposées.

La déclaration d’une citoyenneté multiculturelle dans la constitution de 1991 a été un pas décisif vers la reconnaissance d’une société différenciée. Cependant, celle-ci ne suffit pas pour donner aux communautés paysannes des outils juridiques et politiques pour la défense de leur droit au territoire.

En outre, le processus de construction asymétrique de l’État a permis la présence d’acteurs armés illégaux qui se permettent d’exercer leur souveraineté sur les territoires des minorités ethniques. Et pire encore : ce processus inégal a fait de l’État un agent de violence en ignorant les territorialités et en reconfigurant les frontières, ce qui induit des changements de contrôle territorial, le tout allié à certains acteurs défendant des intérêts particuliers, tels que ceux liés à l’exploitation minière.

La revendication des droits dans certaines régions est conditionnée par une vision étatique du territoire qui le comprend comme un espace vide et qui empêche de prendre en compte les logiques territoriales. Mais il faut aussi garder à l’esprit que —sans empêcher la victimisation de la société, ou peut-être à cause de celle-ci— les communautés se sont organisées à partir des territoires touchés par le conflit armé afin de mener des exercices de gouvernance sur leur territoire et revendiquer leurs droits.

En ce sens, on peut dire qu’il existe un lien entre la reconnaissance de la différence, la lutte pour le territoire et la démocratisation de la société colombienne, et que cette relation entraîne des conflits culturels et politiques.

MULTICULTURALISME ET DÉMOCRATIE

La protection des droits territoriaux et de l’autonomie des peuples autochtones et des communautés de descendance africaine pose le défi de trouver des mécanismes d’inclusion pour des groupes historiquement marginalisés au sein d’une république unie et démocratique.

Ceci sans perdre de vue le fait que les luttes et les revendications des communautés ethniques obéissent à leur cosmologie du territoire. Résister aux politiques intégrationnistes a été le slogan indigéniste. L’autonomie demandée par les peuples indigènes repose sur des façons de concevoir le monde et de s’y rapporter qui sont différentes de celles du monde occidental.  L’autonomie qu’ils revendiquent va au-delà de l’égalité, de l’inclusion ou de la reconnaissance exigée par d’autres mouvements. Cette notion implique une position de rejet des politiques publiques imposées verticalement. L’autonomie, l’ethno-développement et les projets de vie sont des éléments essentiels pour comprendre les particularités de la construction des politiques publiques des peuples indigènes.

Les communautés noires, en revanche, ont essayé de s’organiser de manière plus autonome et de renforcer leur identité culturelle par l’exercice et le développement de leurs droits ethniques, culturels et territoriaux.

En conséquence de ce qui précède, nous arrivons à la croisée des chemins entre l’existence de territoires autonomes en tant que solution aux problèmes spécifiques de ces communautés et une conception républicaine fondée sur le principe de l’égalité et le rejet de la discrimination.

Toute forme de discrimination est incompatible avec l’égalité et la tâche du droit en démocratie est précisément d’atteindre l’égalité. De cette manière, l’égalité est un fondement de l’éthique publique. Néanmoins, il existe également des logiques institutionnelles contre lesquelles des alternatives fondées sur le multiculturalisme peuvent être proposées et qui doivent être reconnues dans une société bien ordonnée. Cependant, la réflexion multiculturaliste a conduit à une série de revendications qui sont devenues de véritables défis pour l’État moderne, établi sur la base de l’unité territoriale et de la souveraineté.

La perspective multiculturelle nécessite de repenser la relation entre la société et la politique de la tradition libérale classique qui abstrait la diversité culturelle, ethnique et religieuse des individus dans leur construction de l’ordre politique. En effet, le multiculturalisme ne veut pas accepter l’identité politique comme source unique d’identité et rejette l’idée d’un espace public monoculturel (État) accompagné d’un espace privé multiculturel (société civile).

Parmi les revendications du multiculturalisme, il convient de citer la demande de reconnaissance des droits collectifs de certains groupes sociaux répondant à des caractéristiques particulières. Cette demande est l’un des points du multiculturalisme qui a suscité plus de controverses. Bien entendu, le fait de reconnaître que l’État ne peut être la seule institution organisatrice de la société conduit à accepter une modification profonde des relations entre les deux, dans la mesure où l’autonomie de certains secteurs de la société oblige l’État à se concilier avec eux pour pouvoir prendre les décisions qui les impliquent.

Compte tenu de ce qui précède, il ne fait aucun doute que la mise en œuvre de l’Accord de La Havane devrait ouvrir des espaces de concertation entre le gouvernement et les groupes ethniques qui traditionnellement ont occupé une grande partie du territoire colombien. Leurs autorités doivent être reconnues et leur travail facilité plutôt que freiné. Mais au-delà de cela, il ne faut pas oublier qu’une conception multiculturelle de la société implique la reconceptualisation de l’ordre politique en revendiquant la reconnaissance politique des différentes communautés culturelles.

Cette demande conduit à envisager la construction d’une nouvelle identité culturelle nationale, d’un nouveau type de citoyenneté basée sur les droits de l’homme, en tant qu’instruments de coexistence et comme composants irremplaçables d’un projet éthique construit sur la base de la justice sociale. Sinon, nous entrerions dans un conflit entre le “je” et le “nous”, les droits individuels et les collectifs, le libéralisme et le communautarisme.

 

*Professeur à la Faculté des Sciences Politiques, Gouvernement et Relations internationales de l’Université del Rosario, diplômé de l’Institut de Sciences Politiques de Paris et docteur en Sciences Économiques de l’Université Paris VIII.

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