site web

Explorer les sujets
Suivez-nous Abonnez-vous à notre newsletter

Culture de Paix

« Nous sommes des citoyens libres qui ont décidé d’agir de leur plein gré pour défendre les dirigeants sociaux » : Tamara Ospina, marche de Paris à la Haye

par Redaction, avril 17 de 2019.

« Nous sommes des citoyens libres qui ont décidé d’agir de leur plein gré pour défendre les dirigeants sociaux » : Tamara Ospina, marche de Paris à la Haye

nombre de autor

par Redaction

Un parcours de 400 kilomètres, trois pays et huit villes. Quel était le but ? Rendre visible l’assassinat ciblé des dirigeants sociaux en Colombie devant la CPI

Entretien de Diana Reyes avec Tamara Ospina 

Photos : Nastassia Kantorowicz Torres

Date: 4 de abril de 2019

Jeudi 4 avril, sept jours après le début du parcours depuis Paris, les marcheurs sont finalement arrivés à leur destination : la Haye. Un parcours de 400 kilomètres, trois pays et huit villes. Quel était le but ? Rendre visible l’assassinat ciblé des dirigeants sociaux en Colombie devant la Cour Pénale Internationale.

Nous avons eu la possibilité de suivre leur parcours de très près et de profiter de la fin d’une belle étape quelques instants avant le rendez-vous avec la CPI. Nous avons parlé avec Tamara Ospina, représentante des marcheurs de Paris à la Haye.

Pazport : Qui êtes-vous et comment a débuté cette initiative ?

Tamara : L’an dernier plusieurs collectifs ont manifesté une préoccupation par rapport à l’augmentation des assassinats des dirigeants sociaux en Colombie, puis se sont inquiétés du refus de l’État colombien de reconnaitre la systématicité de ces crimes et d’initier des enquêtes judiciaires et de prévention.

Citoyennetés pour la Paix, France Amérique-Latine et le « Circulo del Trastierro » ont convoqué à la marche de Paris à La Haye, une initiative pour capter une plus grande visibilité. Le collectif « Diplomacia Ciudadana » aux Pays-Bas a réclamé un rendez-vous devant le Parquet. Dès réception de la réponse de la CPI en décembre, nous avons convoqué vingt-et-un collectifs de France, Belgique, Autriche, Allemagne, Espagne, Pays-Bas, Etats-Unis, Canada, Suisse, Afrique du Sud…

Pazport : Pourquoi marcher jusqu’à la Haye ?

Tamara : Parce qu’ici se trouve la Cour Pénale Internationale, l’organisation judiciaire la plus importante, chargée des cas qui ne sont pas traités efficacement par les instances de justice nationales. C’est le cas de la Colombie où l’impunité règne. Ça a toujours été comme ça, mais actuellement la situation est plus inquiétante. Le Parquet, qui est chargé des enquêtes judiciaires, traverse une crise de légitimité du fait des scandales passés.

Pazport : Trois pays, huit villes … Comment a été organisé le parcours ?

Tamara : Passer par Bruxelles était stratégique, car là-bas nous avons des contacts avec des collectifs et des eurodéputés. C’est un endroit important de par sa richesse associative et la concentration des institutions européennes comme La Commission et le Parlement. Nous voulions toucher les portes de l’Union Européenne, du Conseil de Bruxelles et de la société civile. Les autres villes ont été choisies par rapport au trajet Paris – Bruxelles – La Haye.

Pazport : Quelle a été la réaction des gens sur les lieux de passage de la marche ?

Tamara : L’accueil de la part de la communauté a été surprenant et magnifique. A chaque endroit que nous avons visité, nous avons été accueillis, écoutés et on nous a exprimé une très grande solidarité par rapport à la situation en Colombie.

À Saint-Maximin et à Creil, les maires, les élus et les membres de la communauté nous ont accueillis officiellement, ils ont été très aimables. C’est un des signes de la solidarité et de la qualité humaine des personnes en France. À Saint-Quentin, une famille nous a hébergés et, à Charleroi, des associations partenaires ont pris le relais.

À Rotterdam où nous n’avions pas de contacts, deux personnes venant d’Espagne et d’Allemagne se sont unies à la marche.

Pazport : Durant la marche, vous avez présenté des œuvres artistiques. Peux-tu nous en dire plus ?

Tamara : Les performances artistiques ont une place très importante dans ce parcours. Paula Martinez est une danseuse qui a créé les quatre œuvres que nous avons présentées à chaque étape.

D’ailleurs, une des œuvres nommée « l’enterrement » a été produite par un groupe d’artistes féminines qui s’appellent « las Guacamayas ». Elle est composée d’un cercueil et d’un rideau noir avec inscrits dessus les noms des dirigeants assassinés. Depuis la création du rideau, nous n’avons pas pu actualiser la liste des meurtres, qui est de plus en plus longue. Cette œuvre a une dimension symbolique très importante.

Les acteurs étaient les marcheurs. Au-delà de nos objectifs, marcher et présenter ces œuvres a été très significatif pour nous en tant qu’êtres humains et en tant que colombiens, c’était très émouvant.

Pazport : durant votre séjour à Bruxelles vous avez rencontré des eurodéputés. Quel est le résultat de cette rencontre ?

Tamara : nous avons parlé avec Tania González, Ana Miranda et Younous Omarjee. Elles nous ont proposé de créer une commission de soutien et d’évaluation des accords de paix en Colombie au Parlement. Ils se sont montrés très inquiets de l’impossibilité de mener une opposition politique, de défendre les droits ou de faire des manifestations en Colombie.

En Europe, les personnes qui s’intéressent à la situation en Colombie sont au courant de cette problématique et comprennent le risque qui pèse sur la JEP (Justice spéciale pour la paix). Ils savent que derrière toutes ces manœuvres se cachent ceux qui ne veulent pas mettre fin à la guerre de peur d’affecter leurs intérêts personnels.

Pazport : Nous avons vu différents panneaux de revendication. Quelles autres causes défendez-vous ?

Tamara : Nous agissons en faveur de la paix, de la Minga (I. en langue quechua pour exprimer le travail collectif II. organisation sociale en Colombie) de l’éducation, du droit des femmes, de la vie et de la défense des minorités.

Pazport : Quelles actions avez-vous prévu de mener à la Haye ?

Tamara : Le rôle des marcheurs prend fin aujourd’hui. Demain viendra l’étape la plus importante : nous allons organiser une manifestation qui partira de l’ambassade de Colombie vers la CPI. Puis il y aura deux rendez-vous à la Cour : premièrement les personnes qui vont apporter les éléments de preuves et de plaintes sur des cas concrets de massacre des dirigeants sociaux – nous gardons leur identité secrète –. Deuxièmement, les représentants de la marche et des organisations de colombiens exilés serons reçus par un des procureurs, nous n’avons pas d’information sur ce qui va se passer exactement, mais il y aura un échange.

Au même moment, des représentations sont prévues à l’extérieur. Enfin, tous les collectifs des différents pays se réuniront afin de créer des liens plus forts et de se projeter dans l’avenir.

Pazport : Nous avons vu des personnalités de la politique colombienne telles que Navarro Wolf, Maria José Pizarro, Antonio Sanguino, Gustavo Bolivar, Ivan Cepeda, Alirio Uribe et Gustavo Petro s’unir à la marche. Avez-vous le soutien d’autres personnes en Colombie ?

Tamara : Pour l’instant nous avons seulement le soutien des personnes que tu as mentionnées. Néanmoins nous sommes heureux par la quantité des messages positifs de Colombiens que nous recevons grâce aux réseaux sociaux. Savoir que nous sommes nombreux, savoir que nous avons la même inquiétude et la même frustration sur la violence nous remonte le moral et nous rend fiers de nos actions.

Pazport : Comment vous êtes-vous financé ?

Tamara : Ceci n’a pas été facile. L’idée de la marche a été l’initiative de Citoyennetés pour la paix, France Amérique Latine et Trastierro. Nous avons monté un budget pour vingt marcheurs, nous avons organisé une tombola et le gagnant a offert son prix pour la cause (1000 euros). Nous avons lancé un crowdfunding qui nous a permis de collecter 28% de ce qui était prévu. Nous avons des dettes et nous avons participé chacun et chacune avec notre propre argent. Puis, une fois de retour chez nous, nous organiserons des événements associatifs pour collecter ce qu’il manque.

Pazport : Quel est ton message pour les citoyens qui attaquent ce type d’initiative et qui s’opposent aux accords de paix ?

Tamara : Nous les attendons à bras ouverts ! Si un jour ils arrêtent d’écouter tous ceux qui essaient de les influencer, ils se rendront compte que la Colombie a besoin de toutes et tous pour avancer. Nous sommes heureux car tous les jours nous rencontrons plus de personnes qui ont changé d’avis et qui maintenant sont en faveur de la paix.

Nous voulons la paix sans intérêts politiques ou économiques. Nous sommes des personnes travailleuses et honnêtes qui souhaitons le meilleur pour notre pays.

Pazport : Est-ce-que c’est la marche de Petro ?

Tamara : Pas du tout. Ce n’est la marche d’aucun homme politique colombien. Il s’agit d’une initiative citoyenne, c’est ainsi qu’elle a débuté et qu’elle restera toujours. Ce sont des citoyens qui convoquent, organisent et font des efforts pour l’accomplir.

Nous aimerions avoir l’aide de tous les partis, que la moitié du congrès montre leur soutien, qu’ils nous envoient des messages d’encouragement et d’engagement envers la protection des dirigeants sociaux. Malheureusement nous n’avons le soutien que de 5 ou 6 dirigeants politiques. Petro et Bolivar sont venus à la Haye de leur plein gré et en tant que citoyens, et tous les autres sont également les bienvenus.

Il n’y a pas d’intérêt politique dans nos actions, nous sommes issus de courants politiques divers, quelques-uns font de l’art, d’autres luttent pour la construction de la paix, certains travaillent pour l’intégration des migrants, il y a beaucoup de diversité. La plupart d’entre nous n’appartient à aucun parti politique, nous sommes des citoyens libres qui décident en leur âme et conscience sans dépendre d’aucun parti. Nous pensons par nous-mêmes, nous cherchons de l’autonomie pour construire le pays, nous le souhaitons et nous le faisons.

Les articles les plus lu

Résistence

Autres articles

Droits Humains

La disparition forcée en Colombie

par Sergio Segura

Les dialogues de paix entre l’insurrection colombienne et le Gouvernement ont fait que la discussion sur les 80.000 disparitions forcées prenne de l’importance.