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Négociations avec l'ELN

Les difficultés pour négocier la paix avec l’ELN

par Luis Eduardi Celis, septembre 23 de 2019.

Les difficultés pour négocier la paix avec l’ELN

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par Luis Eduardi Celis

Les tentatives frustrées de négociation entre la Colombie et la guérilla de l’ELN (Armée de Libération Nationale) datent d’une trentaine d’années.

Mai 2019

Photographie: Victor de Currea Lugo

Les tentatives frustrées de négociation entre la Colombie et la guérilla de l’ELN (Armée de Libération Nationale) datent d’une trentaine d’années. Le politiste Luis Eduardo Celis analyse le sujet dans son nouveau livre Una paz sin dolientes. Diálogos Gobierno-ELN, 1982-2019, paru en mai dernier. En voici un extrait, paru dans le journal El Espectador et traduit librement pour Pazport.

Depuis son élection, l’ex-Président Juan Manuel Santos a tracé une stratégie pour la paix de façon solitaire. Il était intimement convaincu de la possibilité d’une négociation avec les FARC (Forces Armées Révolutionnaires de Colombie), qu’il avait pourtant tant combattues en tant que Ministre de la Défense du Président Uribe (2006-2009). Il connaissait, par là même, grâce aux travaux de renseignement, les débats au sein des FARC et la façon dont s’y était développée l’idée d’une solution négociée au conflit. C’est ainsi qu’il conçoit la stratégie de mener des dialogues avec les FARC, laissant donc de côté dans un premier temps l’ELN ; ce qui fut une grave erreur.

Le lundi 31 mars 2010, à peine élu, Santos fixa une réunion avec le Haut-Commissaire pour la Paix du président Alvaro Uribe, Frank Pearl, afin qu’il l’informe de ses actions par rapport aux deux guérillas. Frank Pearl lui explique les tentatives menées depuis mars 2009 pour reprendre des dialogues avec l’ELN, frustrées depuis la crise en 2007 entre Alvaro Uribe et Hugo Chávez. C’est à travers Juan Carlos Cuéllar, dont le poids politique à l’intérieur de l’ELN est considérable et qui se trouve à l’époque dans la prison de Bellavista, que s’établit un canal de communication de confiance. Frank Pearl lui parle également des tentatives récentes mais frustrées (probablement sabotées) de se réunir avec les FARC au Brésil. Deux points sont particulièrement soulignés alors : d’abord, la disposition du gouvernement norvégien pour contribuer à mener à bien les négociations (son délégué, Dag Halvor Nylander Juan, est en contact avec Juan Carlos Cuéllar et a participé aux dialogues de l’ELN avec Uribe entre 2005 et 2007). Ainsi que l’importance du président Hugo Chávez dans toutes les négociations qui seraient menées avec les deux guérillas.

Cependant, Santos pense que l’ELN n’est pas prête pour une solution négociée. De son point de vue, l’organisation est trop isolée et pas assez puissante. Pendant qu’il était Ministre de la Défense, il ne s’est d’ailleurs jamais occupé prioritairement de l’ELN, car, affaiblie et ayant son état-major au Venezuela, elle ne figurait pas parmi les priorités dans la politique de sécurité. Il a donc décidé de dessiner dans un premier temps un processus avec les FARC, après quoi il irait chercher l’ELN.

Mais, bien que le chef d’État ait affirmé le jour de sa prise de fonction que la porte était ouverte au dialogue, les deux camps étaient bien loin de mener à bien un processus de paix. D’une part, parce que le moteur d’un tel processus est la participation de la société – ce que l’ELN a dit à plusieurs reprises depuis 1996 –, mais qu’il n’existe pas dans les faits une force sociale plurielle et puissante qui puisse y travailler. D’autre part, à cause de la rigidité de l’ELN, qui n’a jamais voulu abandonner la pratique des enlèvements malgré le peu de poids financier que ceux-ci ont réellement, et qui n’est pas prête non plus à un cessez-le-feu unilatéral. Or c’était là deux conditions sine qua non que Juan manuel Santos avait annoncé dans l’allocution du 7 août 2010. Bien entendu, ni ce jour-là ni aujourd’hui, on ne peut considérer que l’ELN fût assez mûre pour entamer des dialogues de paix mais le président avait le capital politique et les ressources pour la faire mûrir. Certes, la tâche n’était pas facile car l’ELN s’est toujours méfiée de la possibilité d’abandonner une résistance armée où elle se sent toujours victorieuse.

Les messages de l’ELN à Santos

En octobre, l’ELN envoie ses premiers messages au gouvernement Santos, par le biais d’une vidéo du premier commandant, Nicolás Rodríguez Bautista, dans laquelle celui-ci énumère les tentatives de dialogue qui ont déjà eu lieu, et manifeste la volonté de « dépasser les limites de cet accord bourgeois [celui proposé par Juan Manuel Santos] » en en proposant un qui « rende possibles des transformations structurelles face aux problèmes qui ont été à la source du conflit intérieur, car tant que ceux-ci continueront d’exister, l’insurgence persistera également ». Il propose qu’un tel processus soit conclu par une Assemblée nationale constituante, tout en saluant le rôle de l’Église catholique et des commissions, et en exhortant le gouvernement à « offrir au pays un chemin vers la paix ».

Or, à ce moment-là, Juan Manuel Santos avait bien conçu une offre de négociations, mais uniquement pour les FARC : il avait déjà établi une communication avec Pablo Catatumbo et fixé un rendez-vous, honoré malgré l’élimination le 22 septembre de Jorge Briceño, premier commandant militaire. Le président confie cette tâche à Alejandro Eder et Jaime Avendaño, un fonctionnaire qui travaille pour la présidence depuis plusieurs gouvernements. Quant à Frank Pearl, malgré son départ pour Harvard, il a accepté la requête de Juan Manuel Santos de continuer à soutenir un éventuel processus de paix. Il maintient donc le contact avec Juan Carlos Cuéllar, qui a été rejoint à Bellavista par Efraín Guerrero, un commandant intermédiaire.

Ensemble, mais sans se mélanger

En début d’année, Piedad Córdoba, qui agit au sein de « Colombianas y colombianos por la paz » sur la question délicate des personnes – civiles ou militaires – prisonnières des FARC, organise à Buenos Aires une rencontre pour la paix, avec le soutien discret de la présidente Cristina Fernández de Kirchner. L’ELN y fait parvenir un communiqué « Signer et respecter ». L’ELN y réitère, entre autres, la volonté de trouver « une solution définitive et intégrale au conflit intérieur, en identifiant pour les résoudre les problèmes essentiels », l’importance de « compter sur la société et la communauté internationale » et de respecter un accord une fois qu’il serait signé. Pendant ce temps l’organisation « Colombianas y colombianos por la paz » continue de les exhorter à abandonner la pratique des enlèvements.

En 2011, le gouvernement avance dans sa stratégie de solution négociée, ce pourquoi il met au centre des priorités la promulgation en juin d’une loi des victimes et de restitution des terres (loi 1448). Avec cette loi, Juan Manuel Santos reconnaît officiellement que la Colombie a vécu un long conflit armé qui a laissé des millions de victimes ; il réaffirme, par là même, qu’il détient les clefs de la paix, prêtes à être utilisées, mais en premier lieu avec les FARC, ce qu’il ne précise pas publiquement.

Au cours de cette année, se constitue un groupe de conseillers internationaux dans lequel on retrouve des experts en résolution de conflits tels que Jonathan Powell, ancien chef de cabinet de Tony Blair responsable des négociations de paix en Irlande du Nord ; Joaquín Villalobos, commandant du Front Farabundo Martí pour la Libération Nationale qui a négocié la paix avec le gouvernement du Salvador en 1992 ; Shlomo Ben Ami, ancien ministre des Affaires étrangères d’Israël et architecte des accords de Camp David. Après des rencontres entre les délégués de Juan Manuel Santos : Alejandro Eder, Jaime Avendaño, et ceux des FARC : Andrés París et Rodrigo Granda, les 2 et 3 mars dans le département du Norte de Santander, près de la frontière avec le Venezuela, des réunions sont organisées entre ce groupe d’experts et l’équipe désignée par Juan Manuel Santos (Sergio Jaramillo, nommé conseiller à la sécurité nationale, et Frank Pearl).

Dans ces réunions, il est question de la façon dont devraient se dérouler ces négociations : faudrait-il mettre en place une seule table de dialogues avec les FARC et l’ELN, ou bien mener deux négociations séparées ? Dans ce cas, faudrait-il qu’elles soient simultanées ou l’ELN irait après les FARC ? Juan Manuel Santos avait déjà pris la décision mais voulait tout de même avoir des avis. Or, cet avis fut unanime – tant les fonctionnaires colombiens que les experts internationaux – : mener des négociations séparées. En cela, ils étaient d’accord avec les deux guérillas qui ne cherchaient pas elles-mêmes à s’asseoir ensemble à la table des dialogues, après l’expérience de Caracas et Tlaxcala sous le gouvernement Gaviria qui leur avait fait comprendre qu’elles pouvaient être ensemble, mais sans se mélanger.

Il y eut donc consensus autour de la ligne qu’avait déjà tracée Juan Manuel Santos : il faudrait d’abord concrétiser une négociation avec les FARC, tout en restant discret, pour ensuite faire de même avec l’ELN. Les raisons exposées étaient les suivantes : les FARC étaient l’acteur central du conflit armé tandis que l’ELN n’était qu’une force affaiblie. Les FARC étaient prêtes à négocier, alors que l’ELN n’avait pas encore pris cette décision, toujours convaincue par leur projet de lutte armée. Certains soutenaient par ailleurs que cela pourrait embrouiller les négociations avec les FARC. Le seul qui ait défendu l’idée de deux processus simultanés fut Frank Pearl, mais son avis était minoritaire et la décision était déjà prise.

Pendant les négociations, la délégation des FARC posa à plusieurs reprises la question de l’ELN, ce à quoi la délégation du gouvernement répondit toujours que ce n’était pas là un thème qui devait être traité autour de cette table.

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