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Le manque de confiance des indigènes Awá dans la mise en œuvre du Programme National Intégral de Substitution de Cultures Illicites (PNIS)

par Joanna Zapata, octobre 20 de 2019.

Le manque de confiance des indigènes Awá dans la mise en œuvre du Programme National Intégral de Substitution de Cultures Illicites (PNIS)

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par Joanna Zapata

Le peuple autochtone ne souhaite plus participer à la substitution de cultures à cause d’engagements gouvernementaux non tenus, de l’éradication forcée et de la militarisation

16 avril 2019 

Par Joanna Zapata-El Turbión

Traduit par: Lily Colombet – Pazport

Les Awá, comme beaucoup de peuples indigènes de Colombie, ont été obligés de s’adapter et de substituer les cultures traditionnelles par la feuille de coca. Bien qu’ils ne se soient jamais reconnus comme des agriculteurs ; plusieurs facteurs les ont liés avec les économies complexes de la plante de coca. Il s’agit d’une population semi-nomade pratiquant à la chasse et à l’agriculture qui a souffert de la vague de déplacements provoquée par les paramilitaires des années 2000, ainsi que les fumigations et le Plan Colombia depuis département du Putumayo jusqu’à l’ouest de Nariño.

 Le Nariño est le département du pays avec la plus grande surface de cultures du coca. Selon l’Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime (ONUDC), On compte dans le Nariño 45 735 hectares, dont 12 065 dans la municipalité de Tumaco. 

Après plus d’une décennie de fumigations, d’éradications forcées et de militarisation de leurs territoires dans une guerre qui n’est pas la leur, les Awás cherchent aujourd’hui les moyens de permettre à leurs familles de passer volontairement de la culture de la feuille de coca à un autre type de culture pour en finir avec la « guerre contre la drogue ». 

Toutefois, ils ont décidé de ne pas adhérer le PNIS, programme prévu par les accords de paix signés entre les anciens guérilleros des FARC et l’État colombien, car ils considèrent que leur condition de peuple autochtone n’a pas été suffisamment prise en compte et que leur droit à la consultation n’a pas été respecté.

Par ailleurs, comme le dénoncent les autorités traditionnelles[i], la principale raison de leur retrait du PNIS a été le non-respect des accords par le gouvernement, qui poursuit les éradications forcées (fumigations) dans les communautés voisines et leurs territoires. Après plus d’un an de mise en œuvre du PNIS sur la côte Pacifique de Nariño, ils déplorent l’absence de garanties concernant la mise en œuvre des accords de la Havane.

Qui sont les Awá ? 

Dans leur langue, les Awapit, les Awá sont définis comme des montagnards. Après des siècles de défense de leur territoire contre les Incas, les Espagnols, les créoles, les colons, les forces publiques et les groupes illégaux, ils demeurent présents dans plusieurs zones de la frontière actuelle entre la Colombie et l’Équateur. La population Awá se concentre majoritairement dans les départements du Putumayo et du Nariño, notamment dans la forêt du Piedemonte et le bassin de la rivière Telembí. Environ 30000 personnes partagent presque 22000 km2 pour lesquels ils se battent depuis que l’État a commencé à reconnaître leurs réserves traditionnelles ainsi que leur autorité dans la Constitution de 1991. 

Malgré des difficultés, ils ont tenté de préserver leur territoire comme un lieu de développement de la pensée, du travail et de vie cohérent avec leurs traditions. Cela n’a pas été facile. La dépossession de leurs terres, la présence de groupes armés, l’activité minière et les cultures de palme africaine ne leur permettent pas de poursuivre leurs activités traditionnelles comme la pèche, la chasse ou la culture des plantes médicinales dans la forêt.

La population Awá a subi les rigueurs du déplacement forcé, mettant en danger la survie de leurs traditions. C’est pourquoi la Cour Constitutionnelle les a inclus dans la liste des peuples en danger d’extinction ethnique. 

Jairo Javier Bisbicús, Procureur de l’Unité Autochtone du Peuple Awá (UNIPA) s’exprime à ce sujet avec regrets : « [Cela provient] des différents intérêts qui se croisent sur le territoire, un territoire qui est devenu un champ de bataille. Un territoire qui a servi à tous les groupes armés comme chemins stratégiques pour le trafic des drogues, pour l’exploitation minière […] Tout cela a coûté la vie à nos camarades, beaucoup de disparitions, un grand nombre de victimes et d’innombrables enfants orphelins. »

Victimes indigènes 

Les crimes contre les Awá sont innombrables et extrêmement graves. L’un des plus connu est probablement le massacre de Tortugaña Telembí, perpétré le 4 février 2009 par le groupe mobile Daniel Aldana des anciens FARC et qui et qui devrait être traité par la Juridiction spéciale pour La Paz (Cas 02 de la JEP). 

Les forces de l’ordre, les paramilitaires de différents groupes et le crime organisé ont également laissé des victimes sur tout le territoire des Awá qui, suite à la signature des accords de paix en novembre 2016, compte déjà 26 meurtres, 64 menaces et plus de 800 personnes déplacées par la force. 

Pour cette raison, l’UNIPA a mis en place son propre « chemin d’autoprotection » dans le cadre du plan global de réparation collective que l’État devrait mettre en œuvre, conformément aux dispositions de la Cour Constitutionnelle et dans le cadre des programmes de Sécurité et protection mentionnés dans le chapitre ethnique de l’accord de paix. Il s’agit d’un programme de renforcement du resguardo (réserve) autochtone destinée à la protection de ses dirigeants et de ses communautés qui a débuté en 2017 avec un contrat de 300 000 000 pesos colombiens (100 000 euros) entre l’Unité Nationale de Protection (UNP) et l’UNIPA. 

Cependant, ces mesures ne sont pas suffisantes pour protéger les communautés autochtones dans les zones de culture de la coca de l’ouest de Nariño. Depuis le début du gouvernement du Président Iván Duque Márquez, plus de 5 dirigeants de l’UNIPA ont été assassinés dans ces territoires. Des groupes armés ont pris la place précédemment occupée par les FARC dans le contrôle du marché de la coca. 

Par ailleurs, la protection mise en œuvre par l’UNIPA pourrait ne pas continuer dans la mesure où elle s’est développée principalement dans les abris de la municipalité de Barbacoas, et que le nouveau pouvoir exécutif n’a pas donné suite au financement de cette initiative. 

Pourquoi ne pas faire partie du PNIS? 

Selon un rapport de l’Observatoire colombien des drogues et l’ONUDC, à la fin de 2016, l’expansion de la culture de la feuille de coca dans les territoires indigènes de Nariño était de 4 174 hectares, notamment vers le Pacifique et le Piedemonte andin, territoire abritant la majorité des Awá. 

D’après Henry Marín, conseiller de l’organisation et du territoire de l’UNIPA, de nombreux peuples autochtones se sont dirigés vers la culture de la feuille de coca face à la pression des armes et de la pauvreté : « chaque famille ne cultive qu’un peu, juste pour survivre, ce qu’elles vendent aux groupes armés ». Cela les a rendus beaucoup plus vulnérables à la violence et aux déplacements forcés, une situation qui est devenue particulièrement risquée à cause des disputes pour le contrôle territorial entre plusieurs groupes armés. Notamment à Tumaco où plus de 12 groupes armés menacent les 16 abris de ce peuple autochtone. 

Le manque de confiance dans les institutions est la première raison pour laquelle les communautés expriment leur volonté de se retirer aujourd’hui du PNIS, créé par décret de loi 896 de 2017 comme un outil de gestion pour la substitution des cultures de feuilles de coca, le pavot et la marijuana. 

Ce manque de confiance n’est pas surprenant tant la gestion de l’État vis-à-vis des besoins des communautés indigènes de Nariño a été limitée par rapport à ce qui a été accordé sur les tables de négociation des Mingas[i] ainsi que ce qui a été défini par l’article « Auto 004 de 2009 » de la Cour Constitutionnelle dans le domaine de l’assainissement environnemental, des routes, des communications et de la santé, entre autres, afin d’éviter la disparition du peuple Awá.

De plus, selon l’UNIPA, depuis la mise en place du PNIS sur leurs territoires, non seulement les agressions des groupes armés ont augmenté contre leur propre communauté mais aussi envers les communautés paysannes et afro-descendantes voisines. Selon Henry Marín, les familles liées au PNIS dans ces territoires n’ont pas été bien informées de l’objet du programme et certains ont fini par se soumettre aux forces de l’ordre qui ont arraché la coca : 

La première phase a été la signature de la lettre d’intention mais dès lors que ces accords sont signés, le gouvernement procède l’éradication forcée. Les agriculteurs de coca ne savent pas qu’il doit s’agir d’une substitution volontaire. 

« […] En tant qu’organisation UNIPA, nous n’adhérons pas au programme et nous avons envoyé une demande au gouvernement, ou à l’institution en charge de cette substitution volontaire. Ce communiqué explique que, pour nous, ils devraient d’abord socialiser le programme dans les réserves d’indigènes. Avec cette socialisation, nous allons créer un parcours d’indigènes, pour voir comment nous voudrions effectuer la substitution volontaire. »

Incertitude 

Les programmes de substitution volontaire tels qu’ils sont prévus dans les accords de paix, apportent un soutien aux familles. Ils proposent la possibilité de cultiver et de récolter, afin qu’elles puissent avoir des alternatives économiques et permettre la réintégration économique des municipalités telles que Tumaco, Barbacoas ou Ricaurte où se concentrent la plupart de la population Awá parallèlement, les plus exposés aux risques de pression des groupes armés qui tirent profit du trafic de cocaïne. 

Daniel Ramírez, coordinateur départementale du PNIS dans le Nariño, explique que le défi de la mise en œuvre du quatrième point des accords de la Havane dans ce département est grand : « le plus important est d’offrir des alternatives économiques aux familles qui actuellement vivent des cultures illicites. Si la stratégie ne se pose pas avec cet objectif fondamental, nous pouvons en effet continuer dans un cercle vicieux d’éradication forcée et que les communautés ressèment. Parce que […] c’est une option de vie, une forme de génération de revenus. »

Ainsi, les familles liées au PNIS à Nariño se sont engagées à éliminer volontairement et avec conviction la feuille de coca, comme c’était prévu. L’État de son côté, s’engage à réaliser un processus qui commence à partir des assemblées avec les cultivateurs et les récolteurs pour la construction des Plans Intégraux Communautaires et Municipaux de Substitution et de Développement Alternatif (PISDA). Ils vont assurer le succès de l’initiative et vont s’intégrer aux Programmes de Développement avec une Approche Territorial (PDE) qui sont mis en œuvre à la fois dans la zone du Pacifique et de la frontière Nariño comme dans la région de l’Alto Patía.

En outre, les institutions responsables du PNIS devraient fournir un soutien économique à court et moyen terme qui permettrait aux familles qui cultivent du coca, de réaliser cette transition. 

En ce qui concerne la participation des communautés dans ce processus, Daniel Ramírez affirme que : « dans le cadre du processus de mise en œuvre, nous avons très clairement la volonté réelle des communautés de mettre fin à cette activité illicite. Elles sont fatiguées de la guerre, de la violence, elles savent que la coca ne leur laisse que la pauvreté, la peur et des déplacements forcés. »

Concernant les apports que l’État se doit de fournir à chaque famille qui cultive de la coca, leur montant s’élève à 36000000 pesos colombiens (12000 euros en moyenne) et devrait être livrés sur deux ans. Cet argent est versé pour assurer leurs conditions de vie, la mise en œuvre de projets à court terme, l’assistance technique.

En dépit de l’opacité autour de la mise en œuvre du PNIS, il continue sa mission à Nariño au milieu des difficultés. Des incertitudes persistent quant à l’avenir du programme à cause de la dissolution de l’Agence pour la Substitution des Cultures Illicites. Cette agence devenue une direction au sein du Conseil Présidentiel pour la Stabilisation et la Consolidation, dirigé par Emilio José Archila Peñalosa, le service de presse de son bureau n’a pas répondu à aucune de nos consultations. 

L’ONUDC, organisme responsable d’administrer ces ressources à Nariño, a déclaré qu’au 31 janvier, 1 6568 familles de la région de Tumaco avaient été inscrites au PNIS. 14 753 d’entre elles sont des cultivateurs, 1 512 des habitants des zones touchées par les cultures illicites et 303 sont des récolteurs.

En outre, ils annoncent que seulement 1035 familles ont reçu toutes les contributions économiques de la première année. Ce qui correspondrait à 1 242 000 pesos colombiens (340€ environ) exécutés dans cette composante des ressources fournies par l’État Colombien. 

D’autre part, et de manière extra-officielle, les fonctionnaires de l’ONUDC ont déclaré que l’organisme international a réussi à rencontrer seulement 9000 familles avec le PNIS. L’objectif était de rencontrer 17 000 familles dans la région de Tumaco. Ce qui représenterait des montants élevés à 324 000 000 pesos (90 000 euros) lorsque les paiements seront finis.

Cette différence significative est liée à la situation grave qui est vécue dans le village El Tandil du canton Mataje, où il a été difficile de donner ces contributions aux familles productrices du coca. 

Cependant, les fonctionnaires consultés ajoutent qu’il y a eu des difficultés à la fois à cause des attaques violentes et de l’extorsion des personnes liées au PNIS, mais aussi à cause des retards dans la livraison de l’assistance technique et des intrants, provoqués par des problèmes avec les opérateurs contractuels, qui n’ont pas respecté les exigences temporelles strictes de l’entité.

Ces retards ont provoqué des graves tensions, comme la manifestation des producteurs de coca durant laquelle ils ont fermé la route allant de Pasto à Tumaco le 5 octobre 2018.La seule réponse de la part des autorités a été l’intervention de la police mobile anti-émeutes (ESMAD), qui a fait plusieurs blessés. 

En outre, la situation d’insécurité des communautés a été exacerbée par la militarisation de la région et des réserves indigènes ordonnée par le gouvernement. Ce qui a engendré de nouveaux événements violents, comme celui récemment vécu par une équipe d’éradicateurs de la police qui est tombée dans un champ de mines le 27 février dernier. 

À cet égard, le conseiller Henry Marín a déclaré : « Ils entrent avec leurs machines d’éradication forcée à déminer parce qu’ils ont leur équipement spécial pour cela. Dans le déminage […] ils commencent à activer des autres explosifs aux alentours de ceux qu’ils recherchent. Nous ne sommes pas d’accord avec cela car met en péril les indigènes […] qui n’ont jamais entendu ce type d’explosions, l’une après l’autre (10 ou 20 détonations par jour). Ce qui produit les déplacements de la communauté. En ce moment, nous avons 2 ou 3 familles à l’extérieur. »

Forts de ce constat, les Awá demandent aujourd’hui au gouvernement national un programme spécial qui prenne réellement en compte la situation de leurs réserves indigènes, de leurs modes de vie. Ils préconisent particulièrement de ne pas avoir recours à la militarisation mais plutôt de respecter leurs autorités traditionnelles et leurs gardes autochtones comme un élément de protection de leurs territoires, dans la mesure où le programme d’éradication devait initialement être coordonné à partir de la consultation préalable à laquelle ils ont droit en tant que peuple autochtone. 

Ce rapport est le résultat du projet de journalisme collaboratif « les chiffres de l’après-conflit », qui vise à faire connaître les données et apporter à la construction d’un programme de suivi des financements pour la paix en Colombie. C’est une Initiative du Conseil de Rédaction et de VerdadAbierta.com en partenariat avec six médias colombiens. Visitez le média allié El Turbion.



[i] I. en langue quechua pour exprimer le travail collectif II. Mécanisme de manifestation des peuples autochtones en Colombie



[i] Les autorités des peuples autochtones sont indépendantes de la justice Colombienne. Ceci a été établi dans la constitution de 1991. http://www.defensoria.gov.co/public/pdf/04/boletinNr6JurisdiccionEspecialIndigena.pdf

 

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