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Droits Humains

La lettre-rapport menée par un prix Nobel de la paix face aux crimes contre l’humanité en Colombie

par Desde Abajo, novembre 25 de 2019.

La lettre-rapport menée par un prix Nobel de la paix face aux crimes contre l’humanité en Colombie

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par Desde Abajo

Un fervent appel à la communauté internationale démocratique et des droits humains pour intensifier l’ensemble des mesures nécessaires au respect de l’Etat de Droit

Parmi les personnes d’horizons divers à l’origine d’une lettre-communiqué adressée à différentes instances internationales des droits humains figure le prix Nobel de la paix, Adolfo Pérez Esquivel. Avec les Mères de la Place de Mai de la ligne fondatrice en Argentine et près de soixante-dix organisations et personnalités d’une quinzaine de pays, ils lancent un fervent appel à la communauté internationale démocratique et des droits humains pourintensifier l’ensemble des mesures nécessaires au respect de l’état de droit, des droits humains et des normes humanitaires en Colombie.

Juin 2019

Tiré de : desdeabajo.info https://www.desdeabajo.info/colombia/item/37082-la-carta-informe-que-encabeza-un-premio-nobel-de-la-paz-ante-crimenes-de-lesa-humanidad-en-colombia.html

Traduit par: Gloria Elizabeth Rueda Delporte et Charlène Brault (PAZPORT)

Rejet international face aux crimes contre l’humanité en Colombie / Solidarité avec les victimes et appel international

Les signataires de la présente lettre-déclaration appellent l’État colombien et son gouvernement, dirigé par le président de la République Iván Duque, les organisations internationales de défense des droits humains et l’ensemble de la communauté internationale démocratique à intensifier les mesures nécessaires à la prévention et à la répression de ces crimes, comme le prévoient les lois du pays et les accords internationaux signés par celui-ci.

Nous appelons également au respect ou au rétablissement de l’état de droit ainsi qu’au respect des obligations en matière de droits humains et de droit international humanitaire face aux crimes systématiques contre l’humanité commis à l’encontre des leaders sociaux, impliquant non seulement des assassinats ciblés, des menaces de mort, du harcèlement, des persécutions, des abus et des viols, mais également des déplacements forcés de populations, principalement dans le cadre de conflits territoriaux où prévalent les intérêts de multinationales extractives et où opèrent des groupes armés mercenaires, des tueurs à gages, ainsi que des forces de sécurité incontrôlées, responsables de divers actes de violence à l’encontre de la population civile non armée, majoritairement rurale, indigène, paysanne et afrodescendante.

Ces groupes paramilitaires, comme la bande criminelle Águilas Negras par exemple, sont des associations illégales agissant en toute impunité et dans le cadre des politiques permissives de l’État colombien, où le pouvoir judiciaire est faible et où les forces de sécurité maintiennent dans leurs rangs des agents publics qui violent les droits humains.

Face à cette réalité, le président Iván Duque reste indifférent à l’égard des différentes recommandations des organisations internationales des droits humains, comme celles de la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) et celles du Rapporteur spécial des Nations Unies sur la situation des défenseurs et défenseuses des droits humains.

Alerte humanitaire en Colombie

On estime à plus de 500 le nombre d’assassinats de leaders sociaux, dans les deux années qui ont suivi la signature des accords de paix entre l’ancienne guérilla des FARC et le gouvernement de Juan Manuel Santos (2010-2018), avec un nombre élevé d’assassinats ciblés durant le mandat de l’actuel président Duque.

À titre de référence, d’après le rapport du 20 mai 2019 publié par INDEPAZ (mentionné à la fin), 837 personnes ont été assassinées (702 leaders sociaux et défenseurs des droits humains et 135 anciens guérilleros des FARC-EP en processus de réinsertion) entre le 1er janvier 2016 et le 20 mai 2019. Sur les 702 assassinats de leaders sociaux et de défenseurs des droits humains en Colombie, 132 ont eu lieu en 2016, 208 en 2017, 282 en 2018 et 80 jusqu’au 20 mai 2019.

Selon un rapport publié le 11 juin, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH) a reçu (jusqu’au début du mois de juin) 76 dénonciations d’assassinats de défenseurs des droits humains. Ces assassinats impliquent en grande partie des leaders indigènes et afrodescendants, en tête de liste des victimes de violence dans le pays.

Les divers contextes diffusés par les organisations de la société civile s’opposent catégoriquement aux annonces présidentielles de fin mai indiquant qu’« au cours de son mandat [celui du président Duque], le nombre d’assassinats de leaders sociaux a diminué dans le pays, en raison des différents outils mis en place pour s’attaquer à ce phénomène ». De nombreux indicateurs rendent compte de l’échec total de la mise en œuvre du « Plan de atención oportuna » (Plan d’action ponctuelle de prévention et de protection pour les défenseurs des droits humains, des leaders sociaux, des leaders communautaires et des journalistes) du gouvernement, ainsi que d’autres programmes intergouvernementaux : « Inclusión para la Paz en Colombia » (Intégration pour la paix en Colombie), « Justicia para una Paz Sostenible » (Justice pour une paix durable), « Fortalecimiento de las comunidades étnicas para la paz inclusiva » (Renforcement des communautés ethniques pour une paix inclusive) ou encore « Fortalecimiento de la Comisión Étnica para la Paz y la Guardia Indígena » (Renforcement de la Commission ethnique pour la paix et de la garde indigène), mis en œuvre par l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID). Au contraire, (…) les crimes et les violations des droits humains ont augmenté, principalement dans les zones de conflits territoriaux impliquant les intérêts de multinationales extractives.

(…)

Sur des centaines de meurtres perpétrés dans divers territoires de Colombie, principalement dans les départements de Cauca, Antioquia, Valle del Cauca, Putumayo et Nariño, une grande partie serait commise par des groupes de tueurs à gages et des mercenaires paramilitaires.

Menaces de mort et déplacements forcés

Selon divers rapports sur les droits humains, ces dernières années en Colombie, des centaines de leaders sociaux ont été assassinés de manière ciblée, des milliers menacés de mort, des dizaines portés disparus et des millions de personnes ont été déplacées.

Ces dernières années, en raison de la violence, des millions de personnes se sont déplacées dans d’autres régions du pays, la Colombie étant le pays qui compte le plus grand nombre de personnes déplacées dans le monde. Le bureau du Défenseur du peuple de Colombie a dénoncé l’augmentation des déplacements massifs dans le sud du département de Córdoba (nord du pays), où, fin mai, plus de 3 000 paysans et indigènes ont été touchés, dont 181 enfants et adolescents.

L’institution a indiqué que le déplacement massif au sud de Córdoba a eu lieu dans la municipalité de Puerto Libertador, ainsi qu’à Ituango, municipalité d’Antioquia. Selon l’organisme, entre le 1er janvier et le 21 avril de cette année, au moins douze déplacements forcés ont été enregistrés dans cette région. Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (BCAH) a averti que les déplacements massifs de familles paysannes ont été causés par des menaces provenant de groupes criminels de la région.

L’un des derniers témoignages de cette situation est celui des habitants du sud du Chocó qui ont subi des décennies de guerre et qui sont en train d’en vivre une nouvelle. Le dimanche 2 juin 2019, la communauté indigène de Pichimá Quebrada a été prise au milieu d’un affrontement de groupes armés, entraînant le déplacement de 417 indigènes.

Le Centre de surveillance des déplacements internes indique que 145 000 personnes ont fui leur foyer en 2018.

Absence de paix, appauvrissement et territoires assiégés par les multinationales

En Colombie on estime que le nombre de personnes pauvres aurait augmenté de plus d’un million ; le record reviendrait au département de La Guajira avec le cas des enfants Wayúu morts de faim.

Le 6 juin dernier, par un arrêt historique (sentence T-302 de 2017), la Cour constitutionnelle a déclaré inconstitutionnelle la situation à La Guajira, étant donné l’atteinte massive et généralisée aux droits des enfants du peuple Wayúu.

Dans son arrêt, la Cour a reconnu la violation des droits constitutionnels à la santé, à l’eau potable, à l’alimentation et à la participation ethnique d’un nombre important de personnes à La Guajira, « en particulier des enfants Wayúu », et a accusé les autorités de « manquement prolongé à leurs obligations ».

L’un des graves conflits territoriaux que vivent les communautés Wayúu de La Guajira est lié aux activités de la société Carbones del Cerrejón. La Cour constitutionnelle a protégé les droits fondamentaux d’accès à l’eau, à la sécurité alimentaire et à la santé de plus de 30 communautés Wayúu de La Guajira, en raison de la violation de leurs droits causée par le détournement du ruisseau Bruno. (…)

D’autre part, le Plan d’action ponctuelle de prévention et de protection (PAO) mis en œuvre par le gouvernement n’a pas garanti le droit à la vie et à l’intégrité de centaines de milliers de défenseurs des droits humains, de défenseurs des territoires, de leaders sociaux, de leaders communautaires et de journalistes, entraînant une augmentation très grave des meurtres ciblés, des menaces et de diverses violations des droits humains en mai et juin de cette année.

L’interventionnisme des groupes de pouvoir économique dans le pays se traduit par un assiègement violent de la part de multinationales d’extraction pétrolière, minière, forestière et de développement énergétique, dont les conflits et les massacres durent depuis longtemps.

En Colombie, il est inquiétant de voir le niveau d’interventionnisme de l’Agence internationale pour le développement, plus connue sous le nom d’USAID, et l’action secrète de la CIA (agence centrale de renseignement). Ces agences injectent des ressources dans de nombreuses institutions publiques et privées, telles que des fondations, des ONG, des entreprises, des sociétés, des associations et des organisations indigènes, paysannes et afrodescendantes, afin d’obtenir des informations stratégiques et d’identifier les personnes clés. Ces informations visent à localiser ou à signaler des zones d’intérêt pour les industries extractives et énergétiques, des leaders sociaux, des zones de conflits ou de résistance sociale, des cartographies diverses, des moyens de communication, des lieux de commémoration historique, des « accompagnements » auprès de communautés sur les questions de conservation, de communication, de droits humains et de recherche, en recevant de nombreux rapports, dossiers et documents de suivi concernant les réalités territoriales. Cet interventionnisme n’a en rien contribué à la paix ou à la protection et à l’intégrité des leaders sociaux, comme ce fut le cas, par exemple, pour des membres de communautés indigènes du Nariño ou des gardes indigènes de divers territoires.

Le 13 mai 2019, l’USAID a annoncé à Bogotá la remise de 160 millions de dollars à la Colombie. Ces ressources seront destinées à la mise en œuvre de l’accord de paix, conformément au plan stratégique établi par l’Agence en 2013, pour ses plans d’intervention de 2014 à 2018, qui conditionnait sa mise en œuvre des accords de paix et de la démobilisation de la guérilla à travers la réalisation de programmes concernant les processus de « démocratie et gouvernance », de « justice et droits humains », de « réinsertion sociale des anciens combattants » et de « vérité ».

D’autres programmes de cette agence sur ces thématiques, intitulés « Intégration pour la paix en Colombie », « Justice pour une paix durable », « Renforcement des communautés ethniques pour une paix inclusive » ou encore « Renforcement de la Commission ethnique pour la paix et de la garde indigène » n’ont pas réussi à garantir la paix et l’état de droit. (…)

Une autre situation grave en Colombie est celle liée aux crimes d’État et à la responsabilité des agents des forces de l’ordre ayant des fonctions actives au sein de l’État, comme l’ont dénoncé les organisations internationales de défense des droits humains par l’intermédiaire de la FIDH. En mai de cette année, elles ont présenté au Bureau du Procureur de la Cour pénale internationale (CPI) un communiqué l’invitant à se prononcer sur l’importance pour le président colombien d’adopter la loi statutaire de Juridiction spéciale pour la paix (JEP) et de s’abstenir de promouvoir des officiers en lien avec des faits faisant l’objet d’une enquête préliminaire. Dans ces conditions, faire obstacle à la présentation de membres des forces de l’ordre devant la justice devrait activer la compétence de la CPI, en particulier en ce qui concerne les exécutions extrajudiciaires dont il est fait état dans le communiqué commises par des membres du bataillon d’artillerie n° 2 « La Popa », alors sous le commandement du lieutenant-colonel Adolfo León Hernández Martínez entre décembre 2007 et juin 2009, qui a été promu par le président Duque au rang de brigadier général en charge du Commandement de transformation de l’armée du futur.

Le communiqué fait état de 23 cas d’exécutions extrajudiciaires au cours desquelles 39 victimes, faussement présentées comme « tuées au combat », ont été assassinées. Ces exécutions extrajudiciaires sont qualifiées de « faux positifs », une pratique répandue au milieu des années 2000 qui a entraîné la mort de quelque 5 000 civils aux mains de l’armée.

Fin aux massacres et aux crimes contre l’humanité en Colombie

En tant qu’organisations et défenseur·ses des droits humains de différents pays, nous exigeons la mise en place d’un état de droit en Colombie, qui doit intégrer les normes relatives aux droits humains dans les procédures juridiques, les institutions et les règles de fond. Nous soulignons que l’état de droit ne peut exister si les droits humains n’y sont pas protégés.

Nous exigeons un moratoire sur les concessions d’exploration et d’exploitation extractive des multinationales dans les zones d’assassinats de leaders sociaux qui défendent les territoires, afin de préserver et de réparer les droits humains des victimes et d’enquêter sur les relations entre les intérêts des industries minière, pétrolière et hydroélectrique et les crimes et violations des droits humains des opposants à ces projets. Nous invitons également les organisations de défense des droits humains des Nations Unies à s’attaquer d’urgence à la grave situation dans laquelle se trouve le territoire de La Guajira face à la crise humanitaire et à la mort massive d’enfants indigènes Wayúu en raison de manque de nourriture, d’eau et d’accès aux soins.

Nous exigeons que l’État colombien et ses institutions responsables démantèlent et mettent un terme à toute association illicite de bandes criminelles et sanctionnent les réseaux de corruption publics et privés, en particulier ceux liés au narcoparamilitarisme et aux intérêts des multinationales qui visent à monopoliser des territoires et à exploiter les ressources naturelles, portant atteinte aux droits humains de vastes populations, notamment indigènes, paysannes et afrodescendantes.

Nous dénonçons l’indifférence du président Iván Duque à l’égard des différentes recommandations des organismes internationaux de droits humains, telles que celles formulées par la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) le 15 janvier dernier, appelant d’urgence à la mise en œuvre d’une série de mesures de prévention, de réparation et de garanties auprès des leaders sociaux, de même que celles formulées par le Rapporteur spécial des Nations Unies sur la situation des défenseurs des droits de l’homme, Michel Forst, fin 2018, après une mission, avec une attention particulière portée au rôle des entreprises publiques et privées en matière de droits humains.

Nous demandons aux représentants des différentes organisations sociales et aux communautés colombiennes liées à la défense des droits humains et des territoires d’assumer une plus grande responsabilité en matière de sécurité organisationnelle, tant sur le plan individuel que collectif. L’appel est lancé pour établir et/ou réviser les mesures de sécurité, en tenant compte du type d’informations partagées et en assurant l’intégrité de ses membres, notamment contre les coopérants économiques liés aux intérêts de multinationales et les infiltrations d’agents publics et privés.

Nous dénonçons catégoriquement le fait que la paix sociale n’existe pas en Colombie, que des crimes contre l’humanité ont lieu, relevant directement de la responsabilité de l’État, et qu’ils englobent des actes qui s’inscrivent dans une attaque généralisée ou systématique contre une population civile innocente et sans défense, principalement des défenseurs des droits humains et des territoires.

Ces crimes contre l’humanité impliquent des assassinats ciblés, des déplacements forcés de populations, des tortures, des viols et des violences sexuelles à l’encontre de femmes, des persécutions pour des raisons politiques et raciales et des disparitions forcées de personnes. Il est urgent que la communauté internationale défenseuse des droits humains et de la démocratie réagisse face à ces événements.

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