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Environnement

Buenaventura : d’un calme douteux à une violence évidente

par Razón pública, décembre 17 de 2019.

Buenaventura : d’un calme douteux à une violence évidente

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par Razón pública

L’atténuation d’assassinats ne signifie pas que tout le monde peut vivre tranquillement. Que se passe-t-il réellement dans la ville ?

Linda Sofía Ordóñez,
Razón Pública : https://www.razonpublica.com/index.php/regiones-temas-31/11820-buenaventura-de-la-calma-enganosa-a-la-violencia-evidente.html

Traduction : Paloma Labbé et Lilly Colombet

Les alarmes s’enclenchent

“La violence revient toujours”, m’a dit un leader social à Buenaventura lorsque je l’ai questionné sur le déclin du nombre d’assassinats dans la ville: avec “seulement” 68 cas en 2017 et 71 en 2018, la ville enregistre à présent un des taux d’homicides les plus bas entre tous les centres urbains du pays. La réponse du leader se vérifie historiquement : par le passé le calme apparent a simplement duré le temps de la réorganisation    des forces et précédent une une situation pire encore.

De nombreux assassinats et fusillades entre groupes armés ont eu lieu Pendant les derniers mois, et le 23 janvier le Bureau du Médiateur [chargé de la protection des droits civils et fondamentaux] a émis une alerte rapide contre le risque qu’encourt la population. Le Bureau demande aux autorités des actions immédiates, or le nouveau gouvernement national et la Police ne partagent pas sa vision du conflit. Dans le programme “El que hace, paga”(Celui qui le fait le paye), ils ont adopté une stratégie basée sur la capture et la confiscation de drogue, d’armes et de munitions. Protéger la population n’est donc pas une priorité.

La police ne reconnait pas non plus que la ville compte des dissidences des FARC (Forces Armées Révolutionnaires de Colombie) et des milices de l’ELN (Armée de Libération Nationale). Selon son analyse, même le Clan del Golfo n’est pas actif et la violence est due aux acteurs criminels comme La Empresa et La Local, catégorisés comme Groupes Délinquants Organisés. Dans ce cadre, il faut rappeler que :

  1. Les groupes comme le Clan del Golfo, avec une vaste présence sur le territoire national, sous-traitent à des plus petits groupes, des bandes délinquantes et des gangs, notamment dans les zones urbaines et semi-urbaines pour assurer leur contrôle de la chaîne de production et commercialisation de la drogue.
  2. Les groupes comme La Empresa, La Local et les bandes de quartiers maintiennent une certaine indépendance. En plus de “travailler” pour les groupes plus imposants ou de proposer des services de sécurité privée, ils agissent à travers un bon nombre d’autres activités illicites mais rentables. L’extorsion et le chantage d’un paiement contre un laisser-passer ou une protection sont les plus communes. 

De ce fait, même en l’absence de Groupes Armés Organisés comme le Clan del Golfo, il existe un risque considérable de violence. Au sein d’un conflit comme celui que vit Buenaventura, la population civile peut être affectée par deux scénarios distincts mais tout aussi dangereux :

L’action du gouvernement a aidé à stabiliser la situation et a freiné le conflit armé en cours, mais elle s’est conclue avec la victoire du Clan del Golfo.

  • Lorsque son territoire est le lieu de confrontations entre un ou plusieurs groupes armés illégaux et/ou la Force Publique. La population civile finie souvent entre les tirs de balles, est forcée de se déplacer ou au contraire voit sa liberté de mouvement réduite ou est inculpée de relations avec l’un des groupes et est donc menacée et poursuivie par un autre groupe.
  • Face au contrôle constant et hégémonique d’un groupe armé illégal sur un territoire et ses habitants. Ce contrôle peut prendre forme dans avec ou sans la  complicité de la Force Publique. Sans concurrence entre les groupes, les niveaux de violence “dure” diminuent (homicides, massacres, fusillades, déplacements massifs). Ceci ne signifie pas cependant que la population vit tranquillement. Au contraire, les extorsions, les assassinats sélectifs, menaces et vigilance des groupes armés ainsi que  la peur de dénoncer deviennent partie intégrante du quotidien.

Cycles de violence

A Buenaventura ces deux situations se sont alternées depuis 1999. Cette année là, pour combattre les FARC -qui procédaient à des enlèvements et extorsions sur la route reliant Cali et Buenaventura-, entreprises et narcotrafiquants ont facilité l’arrivée des Auto-défenses Unies de Colombie (AUC) et la création du Front Pacifique. Les années 2000 à 2003 sont couramment nommées “le temps des paramilitaires” ou “l’époque des milles morts”. Plus de la moitié des massacres à Buenaventura ont eu lieu pendant ces quatre ans.

Les frères Castaño avaient envoyé depuis Urabá un groupe d’hommes et des commandants dont l’alias “Román” ou Élver Veloza alias “HH”. Toutefois le succès de leur contrôle territorial est largement dû aux alliances avec des armées privées au service de narcotrafiquants du cartel du Norte del Valle – Les Machos et Les Rastrojos-. Ont aussi contribué A cette réussite, la cooptation et les contrats avec des bandes apparues dans la ville vers 1993, lors du blocage des mécanismes d’ascension sociale pour les afrocolombiens suite à la privatisation de Colpuertos [entreprise de gestion des terminaux portuaires, publique jusqu’en 1991]. 

Le tableau suivant présente de manière générale les périodes d’affrontements et de contrôle territorial de différents groupes à partir de 1999 :

Entre 2004 et 2005 les confrontations se sont amenuisées t car les FARC s’étaient retirées de la zone urbaine, battues par les AUC, et parce que les paramilitaires attendaient leur démobilisation, finalement advenue avec la Loi de Justice et Paix sous le gouvernement Uribe.

Entre 2006 et 2008, des armées privéesse réorganisent et apparaissent les “bandes criminelles” ou groupes armés post-démobilisation formés majoritairement par des ex-combattants des AUC. En 2006, la ville atteint le nombre assommant de plus de quatre-cents assassinats.

Derrière son chef “Don Diego”, le groupe Les Machos s’était allié avec les AUC, et au moment de la démobilisation le trafic de drogue dominait à Buenaventura. Or en 2007, Don Diego fut capturé et Les Rastrojos, ses principaux opposants, se sont consolidés et ont pris le contrôle de la ville.

La période 2008-2012 correspond au contrôle presque exclusif par Les Rastrojos à travers La Empresa, un groupe local créé en 2006 par Carlitos Capri, propriétaire de discothèques et de locaux de commerces. Son bastion fut toujours le 12ème arrondissement, un des points les plus stratégiques de la ville. Il y eu 145 assassinats en 2009 et 129 en 2011. 

Les dernières années

En 2012 est arrivé le Clan del Golfo, également connu sous le nom Les Urabeños ou Autodéfenses Gaitanistes de Colombie (AGC), considérées comme le groupe le plus importantet le mieux organisé du pays. Les Urabeños ont pris la ville aux Rastrojos, faisant peser au passage une violence profonde et démesurée. Víctor Patiño Fóme que, un policier reconverti en narcotrafiquant s’occupe d’étendre le domaine contrôlé dans Buenaventura, pour se venger de la mort de trente-cinq membres de sa famille. Ils avaient été assassinés par ses anciens collègues Les Rastrojos à cause d’une information que Patiño donna à la DEA (Administration pour le Contrôle des Drogues aux Etats-Unis) lors de sa capture. Quelques habitants remémorent Patiño comme “le premier chef qui contrôla totalement Buenaventura”, alors que ni les FARC ni les AUC n’étaient encore arrivées dans la ville. 

Ainsi, la période entre 2012 à 2014 est restée marquée par la confrontation entre La Empresa -avec une influence seulement locale- et Les Urabeños. La violence s’est radicalisée jusqu’à l’horreur des maisons de pique, où les membres d’un groupe torturaient et démembraient les ressortissants ou toute personne considérée comme sympathisante d’un autre groupe. 

Avec le déclin de la chaîne hiérarchique de contrôle des groupes au niveau national et régional, les affrontements se font entre des groupes de plus en plus fragmentés.

On compte également aujourd’hui des couvre-feux-illégaux, des fusillades et des frontières invisibles qui restreignent la mobilité de la population et augmentent le déplacement forcé intra-urbain, à un niveau qui n’avait été observé dans aucune autre ville en Colombie : l’année 2012 compte à elle seule 5500 familles déplacées.

Finalement en 2014, le gouvernement décide de militariser la ville et capture des membres de La Empresa. Les Urabeños réussissent donc à maîtriser presque toute l’aire urbaine, avec certaines exceptions dans le 12ème arrondissement. Les homicides ont diminué, les frontières invisibles ont disparu et la violence est devenue plus diffuse et plus sélective. Cependant la violence sexuelle, le recrutement forcé et le micro-trafic ont augmenté. 

L’action du gouvernement a stabilisé la situation et a mis une halte au conflit armé ouvert, mais celui-ci s’est conclu avec la victoire du Clan del Golfo ainsi que son alliance avec des secteurs de La Empresa pour un contrôle territorial extensif.

Et à présent ?

En 2015 un homme nommé “Robert” a pris les rênes de La Empresa et l’a réorganisée en embrigadant des mineurs des 8, 9, 10, 11 et 12èmes arrondissements. Il a converti le 12ème arrondissement en fort et depuis, il contrôle la population par l’utilisation de la force et d’une certaine autorité par exemple en se faisant médiateur de disputes quotidiennes.

En 2017, “Robert” est capturé. Certains disent qu’il est près de récupérer sa liberté et qu’il donne déjà des ordres pour reprendre le contrôle des territoires perdus afin de continuer la guerre contre La Local. Ce groupe est la franchise du Clan del Golfo à Buenaventura qui a dû prendre son indépendance, apparemment pour des manques de paiement à ses membres. Avec le déclin de la chaîne hiérarchique de contrôle des groupes au niveau national et régional, les affrontements continuent entre des groupes de plus en plus fragmentés, indépendants et difficilement identifiables. 

De son côté, la police continue à capturer des chefs de file et des meneurs de terrain des groupes. Ceci a deux effets potentiels : 

  1. Permettre de fragiliser suffisamment l’un des groupes pour que l’autre prenne le contrôle et que les affrontements s’arrêtent temporairement.
  2. Causer des disputes au sein des groupes, stimuler le recrutement forcé et la reprise des affrontements pour le contrôle du territoire lorsque les chefs sortent de prison les luttes de contrôle de terrain reprennent.

Comme si cela ne suffisait pas, les habitants de Buenaventura doivent faire face à la dépossession de leur biens – les méga-projets touristiques et l’expansion portuaire requièrent des terrains où vivent souvent les communautés les plus vulnérables-, à un taux de pauvreté supérieur à 70% et à des gouvernements locaux corrompus.

Les actions de résistance de nombreux leaders sociaux et des communautés de Buenaventura sont admirables et méritent tout notre soutien et solidarité. 

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