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Négociations avec l'ELN

Table de Dialogues avec l’ELN : l’inestimable contribution de la participation de la société

par Diana Sánchez Lara, janvier 16 de 2020.

Table de Dialogues avec l’ELN : l’inestimable contribution de la participation de la société

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par Diana Sánchez Lara

les gains et les difficultés à la table des négociations avec l'ELN

En tant que société engagée envers la paix, nous avons fait tout de notre possible pour participer dans la recherche d’une solution à ce conflit. Une expérience précieuse qui a donné de l’énergie à la Table et démontré le rôle important des communautés dans la consolidation de la paix. Aujourd’hui, je crois qu’aucune des parties ne nous a écoutés sincèrement, ne nous a pas compris ou a eu peur que la société ne devienne l’acteur principal de l’histoire et non leurs égos machistes habitués à gouverner…

Nous avions toujours su que c’était un risque, nous étions conscients du prix à payer dans cette quête pour la paix. La moindre des choses serait la stigmatisation et la persécution, puis l’instrumentalisation de la possibilité des négociations. Bien que nous fussions conscients du risque, nous avons continué le chemin pour contribuer à la solution politique du conflit armé afin de construire une paix durable. Le temps que cela pouvait prendre ne comptait pas. Nous avions défié le stigma qui condamne à l’échec toute négociation avec l’ELN (Ejercito de Liberación Nacional, Armée de Libération Nationale en français).  Ce stigma qui cherche toujours un prétexte pour y mettre fin, parce que « ce n’est qu’un essai de plus qui va finir comme tous les autres ». Cependant, nous devions faire un sacrifice au nom de l’histoire pour arrêter de compter nos morts et pouvoir apporter l’aide humanitaire dans les territoires. Nous rêvions de démarrer ces projets pour mettre en œuvre les accords de paix dans les régions ; de commencer même dans le climat de tension et de violence qui est propre aux post conflits.

C’est ainsi que nous nous sommes engagés sur la voie de la participation civique pour chercher une solution au conflit armé entre l’État colombien et l’ELN. La participation sociale à la Mesa avec les FARC a été importante, mais insuffisante ; il est nécessaire d’élargir l’éventail de la société dans les processus de paix pour la rendre durable et réelle. Un nouvel espace pour tenter une négociation avec l’ELN a été ouvert. L’agenda semblait très précipitée pour beaucoup, ou très souple pour d’autres. Peu importe, nous pouvions ajouter du contenu et faire en sorte qu’elle soit respectée. Après tout, il est démontré que les conquêtes des droits humains ont été historiquement le produit de négociations, de guerres, de conflits armés, des mobilisations sociales et des luttes politiques.

Alors, de centaines de réunions nationales et locales commençaient à avoir lieu : des convocations ; des déjeuners de travail ; des appels ; des conversations ; des séminaires thématiques et politiques ; des mobilisations. Des propositions provenant d’un bord et de l’autre circulaient dans des bouts de papier ; et on cherchait l’interlocution avec une grande diversité de secteurs : la communauté internationale, des universitaires, des faiseurs d’opinion, des politiciens, des Églises. Nous avons aussi tracé les routes pour nous rapprocher des parties, les délégations de paix du Gouvernement et de l’ELN. Ont eu lieu des réunions à la prison de Bella Vista, là où était le porte-parole politique et le négociateur le plus important de l’ELN. La réceptivité de l’équipe gouvernementale pour la paix, dirigée par Sergio Jaramillo, a été inexistante, ils ont refusé de parler, ils ont évité tout dialogue. Frank Pearl était encore plus difficile que l’agenda. Mais aucune importance, nous avons continué.

Timidement, plus tard, ils nous ont accepté, mais jamais la Délégation gouvernementale n’a pris au sérieux les organisations sociales que nous avons encouragées et mises sur le chemin de la participation. La situation s’est, un peu améliorée avec l’installation formelle de la Table de Négociation en Équateur, quelque temps après la frustration vécue auparavant. En effet, la Table qui serait installée à Quito, et dans laquelle plus de 300 personnes étaient impliquées, a été annulée à la dernière minute par le Gouvernement National avec le même prétexte : l’enlèvement, dans ce cas-là, du « Fringant » Odín Sánchez.

Mais bon, qu’est-ce qui ne nous est pas arrivé? Enfin, nous avons eu des réunions plus « officielles », mais pas contraignantes et plus par fatigue des fonctionnaires face à notre insistance, que par volonté. Seulement à deux moments du processus nous nous sommes sentis reconnus en tant que groupe facilitateur par le Gouvernement National, ou du moins, que nous servions à quelque chose à la Table.

La première fois lors des audiences de participation de la Table avec différents secteurs sociaux, politiques et institutionnels, réalisés à Tocancipá (Colombie) en novembre 2017. L’objectif était de collecter les critères méthodologiques et logistiques pour structurer les mécanismes de participation. Cela a produit beaucoup d’attente dans les communautés et les territoires qui n’ont pas la possibilité de s’exprimer. Là-bas ils se sont sentis écoutés et ont apporté leur opinion sur les manières de combattre la violence et de penser les premiers points du programme convenu. Pour cet exercice à Tocancipá, nous avons eu l’appui de la communauté internationale, d’un groupe de pays amis (Suisse, Suède, Pays-Bas, Allemagne, Italie) et des Nations Unies, ce qui a été d’une valeur incalculable. Le Gouvernement a tout bonnement refusé d’en reprendre l’initiative. L’ELN et la société ont insisté pour qu’elle continue mais la Délégation officielle s’est maintenue. Espérons que cela ne soit pas définitif. Aujourd’hui plus que jamais le souvenir de Tocancipá peut être notre salut.

La seconde fois, lors de la mission des délégués des initiatives de paix au Palais Nariño, où l’on s’est réuni avec le Président Juan Manuel Santos, grâce aux efforts du Sénateur Iván Cepeda et du conseiller de paix, José Noé Ríos. À partir de là, une visite à la Délégation de l’ELN à Quito en Février 2018 avec la proposition de construire des ponts et d’essayer de reconstruire la Table. Suite à la crise créée par le retrait de l’équipe gouvernementale quand l’ELN, dans un autre « acte de guerre », a attaqué la Police à Barranquilla ; cinq policiers sont morts et 40 blessés, violant tout précepte de Droit International Humanitaire et qui n’a pas seulement défié l’establishment mais aussi la société elle-même, comme on l’avait clairement déclaré à Quito.

En outre, la participation des Délégations de Paix du gouvernement, dirigées par Frank Pearl, Juan Camilo Restrepo et Gustavo Bell, a été une exigence du ELN pour accorder l’ordre du jour et entamer les dialogues. Le Gouvernement n’a jamais considéré la participation de la société comme un atout important dans la construction d’un processus de paix stable et durable, ou comme une valeur démocratique et rentable pour sa soutenabilité, dans le cas d’arriver à un accord et à une signature. Habitués à résoudre les problèmes de la société de manière bureaucratique, ils ont toujours vu la participation comme un barrage qui ne permettrait pas à la Table d’avancer. Ils pensaient que la foule allait demander l’impossible et qu’un tel modèle économique ne pouvait pas être en jeu. Peu importe, nous étions conscients que dans cette négociation c’était nous qui proposions et d’autres qui décidaient. Mais le peu qui en serait obtenu contribuerait à conquérir notre but : sortir de la violence politique et prendre soin de la vie afin de poursuivre les luttes sociales pour les droits et la démocratie. C’est de ça qu’il s’agissait.

Au contraire, l’ELN a toujours considéré la société comme un acteur déterminant. Aujourd’hui, je ne sais pas si l’ELN dans son ensemble pense la même chose, mais lors des divers entretiens avec la Délégation de Paix, leurs paroles ont été sincères et fraternelles. Personnellement, j’ai senti des regards calmes et désireux d’un processus de construction de la démocratie. La confiance a été générée et la participation avait la centralité voulue, du moins de ce côté. Même ceux qui n’étaient pas d’accord avec leurs pratiques et méthodes, et les ont fortement réprimandés, ont été acceptés. Les critiques et les condamnations ont été acceptées par rapport aux enlèvements, à l’explosion d’oléoducs, etc. Ce n’était pas facile, mais je pense qu’ils l’ont compris et apprécié, du moins pour de nombreux membres de la Délégation. Aujourd’hui, en raison de l’imposition de facto, il semble que certains fronts n’aient pas bien compris la participation et, s’ils ont écouté nos voix, ils n’ont pas cédé à l’illusion des armes. Donc, la question clé ici est : A quoi bon la participation de la société ?

Trois années difficiles et fatigantes, de chercher et de mobiliser des ressources pour les activités, de frapper aux portes et aux fenêtres, de se disputer entre participants sur les positions de temps, la portée, la nature de la participation, si elle était obligatoire ou un incident. Lobbying auprès des médias, devant le Congrès de la République, auprès de l’Église catholique, avec le pape François en personne, et des Nobels de la Paix. Apprendre à effectuer un suivi et à surveiller les cessez-le-feu bilatéraux. En bref, tout un cursus en participation et de construction de la paix.

Les mouvements sociaux auxquels nous avons participé ont beaucoup gagné. Nous avons réussi au milieu des heurts du gouvernement à légitimer la participation, même si elle n’était pas contraignante. Nous avons compris que nous devions faciliter le processus et pas l’embourber davantage. Nous avons envisagé que les transformations nécessaires ne seraient pas réalisées, mais que nous élargirions essentiellement le chemin de la paix, condition sine qua non pour que les peuples puissent retrouver leur conscience historique et progressent vers des horizons de vie et de liberté. Parce que le processus de paix en cours, engagé avec les FARC et complété avec l’ELN, a montré, par action et par omission, à quel point les grands hommes d’affaires se sentent à l’aise avec la guerre, au milieu de laquelle ils ont réalisé les plus hauts niveaux de concentration de la richesse, au premier rang continental, après Haïti.

L’ELN a aussi beaucoup gagné. Ils ont eu une partie de la société organisée qui a pris en charge la véritable construction du programme convenu avec le gouvernement. Ils ont eu la possibilité d’échanger et de partager ouvertement avec la société, sans craindre la judiciarisation de ceux qui, comme nous, siégeaient devant le Gouvernement : représentants de l’État, de la communauté internationale, d’universitaires, de responsables politiques, de journalistes nationaux et internationaux, d’intellectuels, les évêques, parmi tant d’autres. Ils ont dû comprendre que le pays a changé, que dans les villes, la vie quotidienne a d’autres références, bonnes ou mauvaises, mais différentes du monde rural qui a toujours été oublié par l’État colombien.

Certes, ils ont bien compris que les autres sensibilités ne se soucient pas de savoir s’il y a ou non une guérilla, ni leurs luttes ni leurs méthodes, et que la participation de ces secteurs passe par d’autres logiques. Ils ont clairement compris que la participation à la paix n’est pas massive. Je suppose aussi que le contexte électoral les a émus. Bon, pas tous.  Mais on a vu que d’autres citoyennetés, qualifiées aujourd’hui de libres, se mobilisent massivement contre l’Establishment, contre leur corruption, contre la criminalité de l’État, et ont gagné un espace politique important dans le pays. Des gauches avec un passé, qui ont finalement compris que la lutte armée ne s’accumule plus, ne génère plus de consensus au sein de la population et discrédite.

Le gouvernement aurait également pu gagner considérablement s’il avait sincèrement accepté la participation de la société, même si elle était très faible, limitée et incidente. Il ne l’a pas compris et c’est le pays, et en particulier les communautés de territoires condamnées à la violence, qui ont perdu. Si cela avait été autorisé, la Table aurait avancé davantage, un pacte aurait été conclu avec beaucoup plus de cohérence sociale, le rendant ainsi irréversible pour les futurs gouvernements. Cela aurait généré une dynamique intéressante dans les territoires, une participation communautaire effective où tous les problèmes pourraient être résolus. La question de la violence aurait été la première à être discutée, car les habitants des régions veulent vivre, rêver, mourir vieux, ne plus pleurer. Ils sont fatigués d’enterrer leurs enfants sans avoir connu leurs petits-enfants.

À tel point que nous avons dit à M. Bell de conclure un pacte, de ne pas lâcher cette Table, que l’histoire lui compenserait. Qu’il l’ancre dans certaines régions. Il ne voulait pas ou bien ils ne l’ont pas laissé faire. Nous avons fait des propositions aux maires et aux gouverneurs sensibles à la paix, car ils avaient encore deux ans de mandat. Cela n’a pas été possible. Ils ne voulaient pas travailler sur ces projets lorsque l’uribisme était déjà pratiquement au pouvoir.

La deuxième ère de « sécurité démocratique » est arrivée et a gelé la Table. Elle ne voulait rien savoir de la société et de son récit de participation. Elle a laissé la Délégation de la Paix de l’ELN assise pour toujours sur une île, la poussant à se lasser, à désister, à abandonner. Mais celle-ci, appliquant avec stoïcisme le rôle doctrinaire de ne pas renoncer aux critères bilatéraux, qui lui avait été confié, n’a pas compris l’enjeu de céder à la tactique et de récupérer la stratégie à son avantage. Oui, l’ELN a cessé unilatéralement à Noël, comme c’est la coutume aux mois de décembre, et l’Armée Nationale les a “tapé” comme le disent les jeunes. Mais il était trop tard, car à ce moment-là l’ELN n’a pas écouté les appels de la société à, une fois pour toutes, arrêter les enlèvements. Ils ne perdraient rien, ils gagneraient beaucoup ; au moins un peu de légitimité. Ils auraient pu enlèver le prétexte au plaignant Miguel Ceballos et activer enfin la Table. S’ils l’avaient fait, aujourd’hui, l’histoire serait différente.

D’ici-là, sûrement que les écouteurs téléphoniques institutionnels auraient tout transmis au Gouvernement et au Procureur Général de ce qui se tramait dans l’Arauca depuis 10 mois. Après tout, ni les généraux ni les colonels ne seraient sacrifiés et un contexte d’adversité serait alors réglé. Une excuse et un acteur parfait pour continuer la guerre et un budget de défense important et bien soutenu. Et c’est arrivé, douloureusement, c’est arrivé. Peut-être le savaient-ils, d’où les recherches expresses jamais vues dans l’histoire de la Colombie, avec des poils et des signaux, qui captivaient la masse des sans-esprits.

En tant que société engagée envers la paix, nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir pour participer dans la recherche d’une solution à ce conflit. C’est sans aucun doute une expérience précieuse qui a donné de l’énergie à la Table et démontré le rôle important des communautés dans la consolidation de la paix. Aujourd’hui, je ne crois qu’aucune des parties ne nous a écoutés sincèrement, ou ne nous a pas compris ou a eu peur que la société ne devienne l’acteur principal de l’histoire et non leurs égos machistes habitués à gouverner… Des bureaucrates bien payés sans aucun sens ni compréhension sociale. Les hommes guerriers rêvant “avec des épées nobles des temps glorieux”, disait Rubén Darío.

Ce sont des moments difficiles, mais nous ne devons pas perdre cette précieuse expérience, elle est toujours valable et, comme au fil de l’histoire, nous nous sommes obstinés pour la vie, nous continuerons d’insister pour la paix, comme le disent les Indiens Nasa “jusqu’à ce que le soleil s’éteigne…”

ELN

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