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Post-accords

« Le politique à l’épreuve du terrain : le cas des communautés rurales en Colombie »

par Redaction, août 4 de 2021.

« Le politique à l’épreuve du terrain : le cas des communautés rurales en Colombie »

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par Redaction

Conférence dans le cadre de la Journée d’étude Démocratie Environnementale à l'Université de Paris.

Journée d’étude Démocratie Environnementale
Université de Paris,
25-26 février 2020
Intervenant : Leo Raymond

Il est intéressant de parler de la démocratie environnementale dans des pays démocratiques mais il l’est tout autant intéressant de le faire également dans des pays où l’expérience démocratique quotidienne est moins aisée. Prenons le cas de la Colombie. Un demi-siècle de conflit armé interne. Un accord de paix en 2016. Et depuis, plus ou moins 1000 morts de dirigeants sociaux (environ 800) et ex-combattants (188).

Comment expliquer géographiquement la répartition de ces 804 assassiné.e.s en Colombie?

Avant de commencer, rappelons que derrière ces simples ronds apposés sur une carte, ces 804 assassinats, ce sont 804 personnes, 804 familles et surtout des processus territoriaux qui ont été affectés. Ce sont donc avant tout des voix qui ont été passées sous silence. Par ailleurs, il est important de garder à l’esprit que nous nous contentons ici de répertorier les 804 personnes qui ont été assassinées mais la violence physique ou psychologique que reçoivent tous les autres leaders sociaux et qui n’est pas quantifiée, elle incommensurable et pourtant la peur est tout aussi opérationnelle que la mort elle même.

Répartition des assassinats de dirigeants sociaux en Colombie entre le 24 novembre 2016 et le 6 février 2020

Ces assassinats de dirigeant.e.s sociaux « surgissent » dans la conscience des colombien.ne.s après les accords de paix en 2016. Or dans l’histoire du pays c’est quelque chose qui est structural. Les assassinats de dirigeant.e.s sociaux se perpétuent dès l’époque de la colonisation. Nous les notons aussi à la fin du XIXè siècle avec des persécutions contre les paysans voulant accéder à la terre, puis dans les années 1930 contre les syndicalistes avec le désormais tristement célèbre Massacre des Bananeraies (6 décembre 1928) si bien décrit par le prix Nobel Gabriel Garcia Márquez dans Cent Ans de Solitude.

Bien entendu ils continuent pendant l’époque de La Violence (1948-1958) avec l’affrontement entre conservateurs et libéraux, puis ensuite durant tout le déroulement du conflit armé, atteignant l’apothéose avec le génocide au cours des décennies 1980 et 1990  des militants de l’Union Patriotique (Unión Patriótica) partie politique de gauche issu en partie des Forces Armées Révolutionnaires de Colombie – Armée du Peuple (FARC-EP), du Parti Communiste Colombien et d’autres personnes provenant de la société civile.

De fait, tout au long de l’Histoire de la Colombie, les dirigeant.e.s sociaux des coopératives, des syndicats de n’importe quel mouvement représentant des communautés indigènes, afro-colombiennes ou paysannes ou plus largement d’opposition vont être systématiquement assassiné.e.s. Ce phénomène est donc récurrent mais il a été passé sous silence, étouffé par le plus de bruit des balles et de la violence du conflit armé colombien.  

En effet, la cause de la mort de ces personnes relève, presque et toujours pour l’État, de présupposés liens qu’entretiennent ces dirigeant.e.s avec des mouvements armés. Cela légitime donc leur assassinat et en fait des dommages collatéraux du conflit armé. Néanmoins, cet amalgame entre organisations sociales et groupes armés est fort dangereux et met également en lumière la stratégie de stigmatisation de l’État colombien. De plus, elle reflète une méconnaissance de l’histoire de ces territoires.

Effectivement, il est commun de dire que ce sont les guérillas qui ont mis en place des organisations sociales afin de contrôler les populations. Or, en jetant un œil à la carte ci-dessous, nous voyons de fait, qu’il y a très souvent une superposition des territoires d’arrière-garde des guérillas avec les territoires des organisations. Il existe alors deux hypothèses : bien les guérillas surgissent de ces phénomènes d’organisation sociale, ou les guérillas produisent ces phénomènes d’organisation sociale.

Or, nous savons que les guérillas apparaissent dans les années 50 alors que les organisations sociales ont des histoires ancrées dans leurs territoires qui remontent parfois à deux ou trois siècles. Les organisations sociales sont donc préalables à l’apparition des guérillas. Elles étaient en majorité des formes d’organisation internes des communautés (ex : cabildos indigènes, palenques, autodéfenses paysannes), elles établissaient des règles de vie et/ou revendiquaient l’amélioration des conditions de vie face aux gouvernements et aux entrepreneurs terriens (ligues paysannes, syndicats, cabildos, etc.).

Mais hormis les palenques ou l’expérience de guérilla durant la guerre des Milles Jours, elles utilisaient rarement les armes. Elles préconisaient le renversement du pouvoir en place ou bien la légitimation d’un pouvoir alternatif comme ont pu le faire les guérillas contemporaines. Ces processus sociaux avaient une vocation défensive et revendicative (des droits de la communauté et de la propriété terrienne) plutôt que offensive.

Les Zones de Reserva Campesina : des territoires historiquement organisés et contestataires.

Il apparaît alors plus clair que la stigmatisation de l’État vis-à-vis de ces communautés, relève de la négation de la capacité politique d’agir de ces communautés et de leurs droits à revendiquer par le biais de mécanismes démocratiques. Elle relève aussi d’une stratégie et conception qui consiste à éloigner voire éliminer les bases sociales de la guérilla pour la débouter, la rendant plus faible en termes de vivier humain, logistique, économique, de renseignements, etc.

Ainsi, le conflit armé devient une excuse pour faire taire, éliminer médiatiquement, politiquement ou physiquement ces populations et leurs revendications. Jeu peu démocratique dans lequel la connivence entre forces armées étatiques et paramilitaires est d’une redoutable efficacité pour définir et supprimer les dirigeant.e.s sociaux, alors perçus comme cibles militaires.

En mettant en parallèle la carte antérieure et la carte suivante, nous observons que les affectations liées au conflit sont certes survenues en grande partie dans les territoires de la guérilla mais, comme expliqué précédemment, elles ne peuvent être réduites à cela car ces territoires sont aussi et surtout des lieux historiques de la contestation en Colombie (Antioquia, Cauca par exemple). Cette stratégie a donc permis de faire d’une « pierre deux coups ». En menant des opérations militaires dans les territoires de la guérilla il est devenu possible d’affaiblir la structure armée insurrectionnelle et ses propres réseaux, tout en faisant la propagande de la force de l’État auprès des citoyen.e.s mais aussi et surtout d’annihiler les bases de la contestation politique dans ces territoires en ciblant les dirigeant..e.s sociaux et en installant la peur comme mécanisme de silence.

Les foyers de contestation, épicentres des affectations du conflit

De facto, l’assassinat de ces dirigeants n’est pas un phénomène nouveau. C’est un phénomène structurel à la fois masqué et lié à la dynamique du conflit armé. Il relève en grande partie d’une stratégie militaire et paramilitaire visant à déstructurer le tissu organisatif et associatif dans des territoires stratégiques afin d’en reprendre le contrôle.

Néanmoins, c’est un phénomène qui est remis au bout du jour en 2016 par les accords de paix. En effet, ces accords c’est une signature entre un groupe armé, la guérilla des FARC-EP et l’Etat colombien qui traite de plusieurs points afin de permettre l’établissement d’une paix stable et durable. Selon le gouvernement de Juan Manuel Santos (prix Nobel 2016) et les observateurs, avec la signature de ce pacte, la Colombie devient alors un pays démocratique et en paix, tout du moins elle doit en prendre le chemin grâce à une période de transition.

Or, dès le début de l’année 2017, voire même dès la signature des accords de paix en 2016, nous nous rendons compte que l’assassinat de dirigeant.e.s sociaux dans les territoires continue. C’est l’un des seuls indicateurs de violence qui n’a pas diminué, voire même qui a augmenté. Les citoyen.e.s commencent alors à questionner ces faits : comment expliquer que dans un pays démocratique qui a signé des accords de paix, la persécution contre les dirigeant.e.s sociaux continue ?

Dès lors, l’argumentaire dans lequel vivait la citoyenneté colombienne se fissure. La guerre n’est plus l’excuse pour occulter ces morts. S’opère ainsi une prise de conscience, d’une part de la société civile, de ce phénomène de stigmatisation envers les dirigeant.e.s sociaux qui aboutira notamment en juillet 2016 à un velatón (marche des bougies) dans la ville de Bogota et dans plusieurs villes régionales pour demander des comptes à l’État. Progressivement, cette prise de conscience a produit des phénomènes sociaux où la citoyenneté demande des explications car dans ce contexte, il n’y a plus d’éléments de réponse cohérents. Le trompe l’œil n’y est plus. L’acceptation voire la banalisation qui parcourait alors la citoyenneté et qui venait même conforter et légitimer ces assassinats sont peu à peu remplacées par l’incompréhension et donc la mobilisation des colombien.ne.s.

Démocratie environnementale, guerre

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