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Culture de Paix

[Spécial 2/2] Pourquoi Cali est le centre de la grève nationale du 28 Avril?

par Alejandro Martín, juin 2 de 2021.

[Spécial 2/2] Pourquoi Cali est le centre de la grève nationale du 28 Avril?

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par Alejandro Martín

Nous sommes ici, pour dénoncer la gravité de ce qui se passe dans cette ville. Mais nous sommes surtout ici, en tant que travailleurs du domaine de la culture, pour reconnaître le courage et la force de ceux qui sont dans les rues pour réclamer un autre pays. (cliquer pour voir l’article original)

Ce qui a été vécu à Cali ces derniers jours est à la fois excitant et terrifiant. Il est important de souligner les deux, car la terreur ne doit pas s’imposer sur le pouvoir et la beauté des manifestations courageuses, créatives et vitales de collectifs et de communautés qui veulent critiquer un système économique et politique qui ne répond pas aux besoins minimaux d’une énorme partie de ses habitants. 

Sebastián de Belalcázar est démoli.

Car il est crucial de noter comment le premier geste symbolique de cette nouvelle mobilisation le 28 avril a été l’acte, par la communauté de Misak, de démolir la statue de Sebastián de Belalcázar aux premières heures du matin.

Le fait que Belalcázar continue d’être une icône de la ville, comme l’a bien expliqué l’écrivain Juan Cárdenas, est un exemple clair de la manière dont les classes dirigeantes ont persisté à préserver un régime de “blancheur” établi pendant l’hégémonie conservatrice, lors de la transition du XIXe au XXe siècle. 

Comment est-il possible qu’un pays qui s’est battu pour son indépendance et a dénoncé avec véhémence les abus infâmes de l’empire espagnol, en soit venu, cent ans plus tard, à ériger des monuments à ceux qui avaient finalement pu vaincre ?

Les héritiers de l’indépendance ont dû avoir honte de l’érection de ces monuments. Mais on peut voir comment, chez les libéraux et les conservateurs, l’esprit criollo [descendants des espagnols nés en Amérique] qui voulait s’imposer à la société racialisée par des marques de différenciation en tant que blanc a prévalu. Ce nouveau régime de “blancheur” s’est défini par une série de stratégies de séparation, de “défense” de la langue, un “bien parler” qui voulait enlever aux autres la possibilité de parler, et surtout de se défendre et de faire reconnaître ses droits. En marginalisant tous ceux qui ne partageaient pas la même éducation et la même origine sociale. Le même groupe social “blanc” a défendu tout un système notarial pour que, par héritage, ces mêmes créoles puissent conserver les propriétés qui avaient été usurpées par les conquistadors. Au fil du temps, tout a été légalisé par des années de ventes de terrains, mais on voit bien comment ils ont continué à rester entre les mains de très peu de personnes.

En même temps, depuis l’indépendance, le pays a cherché à établir un système éclairé de droits et de lois qui est aussi devenu un nouvel espace de revendications et qui a élargi l’espace démocratique. Un changement très important a été la Constitution de 1991 et tout ce qui a été établi pour créer un système de droits qui garantirait les terres des communautés indigènes et noires. Mais les milliers de dirigeants sociaux qui ont été assassinés nous montrent qu’ils sont continuellement attaqués sans pouvoir être défendus par l’État.

En ce qui concerne la symbolique, il est impressionnant de se rendre dans des endroits comme le musée de la Caña et de constater qu’il n’y a pratiquement aucune trace de l’esclavage qui a rendu ces haciendas possibles, de l’histoire de l’exploitation de la population noire. À l’intérieur du Museo de la Caña, on trouve le plus beau jardin avec la végétation originale de la vallée. Un musée qui célèbre la façon dont la canne à sucre a dévasté un écosystème entier, mais dont l’intérieur ne s’en rend pas compte. Il en va de même pour l’histoire de l’esclavage qu’il omet.

Depuis la grande vallée géographique du fleuve Cauca, il est important de prendre conscience de la violence exercée depuis des années et des années sur les peuples indigènes et racisés. Lorsque l’on examine les listes des dirigeants sociaux assassinés ces dernières années dans le pays, il est terrifiant de voir le nombre énorme de dirigeants du Cauca qui en ont été victimes. Et pas seulement les leaders indigènes, mais aussi les leaders afro-colombiens et paysans. Francia Márquez, lauréate du prix Goldman pour l’environnement – le prix le plus important au monde – qui, depuis ses luttes à Suárez, dans le Cauca, est devenue un exemple de leadership pour nous tous, doit toujours être accompagnée d’une force de sécurité, car sa vie est en permanence menacée.

Si quelqu’un avait le droit d’enlever cette statue, c’était le peuple indigène. Et de la même manière qu’ils l’ont fait à Popayán, quand ils l’ont fait à Cali, ils l’ont fait en tant que collectif, et ils l’ont également accompagné de tout un argumentaire et d’une position en tant que communauté qui souligne l’importance de faire tomber ce type d’icône. Et en abattant la statue, on crée de nouvelles cartes et de nouvelles façons de s’orienter.

La statue d’un conquistador qui, depuis une colline à l’ouest de la ville de Cali, dominait toute la vallée et pointait son doigt vers Buenaventura. Le symbole nous a fait voir comment cette ville a été construite à partir de l’idée de contrôler la communication de la vallée avec le Pacifique. Cali est la ville qui contrôle le port comme moyen d’exporter et d’importer des marchandises, et ne devient une véritable ville que lorsque, après des siècles, elle parvient à établir cette communication – que Belalcázar avait déjà cherché à créer sans succès – avec le chemin de fer et la route. Cependant, la ville n’a pas veillé à ce que ce même port dispose des conditions minimales pour ses citoyens.

On se demande pourquoi Buenaventura n’est pas une grande ville comme tant d’autres ports de sa taille. La réponse est que grâce à la route vers la mer, la véritable ville portuaire industrielle est le duo Cali-Buenaventura. Au Museo La Tertulia, nous avons réalisé, avec le soutien du Goethe Institut, le projet Carretera al mar, qui cherchait à penser, partager et discuter de cette relation difficile entre les deux villes dans un contexte, après la grève de Buenaventura en 2017, où la population du port a clairement exprimé les injustices sociales dans lesquelles elle vivait et a réussi courageusement à s’asseoir avec l’État pour proposer une nouvelle feuille de route.

Nous voyons comment le symbole de Sebastián de Belalcázar, qui regarde vers les cultures de canne et pointe vers le port, est une offense aux populations indigènes et afro de notre région. Et un symbole qui, lorsqu’il tombe, marque un chemin pour nous, car nous avons beaucoup à faire pour renoncer à cet héritage qui nous divise et qui a imposé une culture sur les autres. 

De nouvelles perspectives pour penser et faire bouger le territoire

Il y a une transformation du regard, de la perspective et du territoire qui a fait surface dans la grève de Cali. Et cela s’est vu dans la musique qui anime les participants et donne du rythme et du cœur à une communauté infatigable. Les indigènes avec leur Minga ouvrent la voie. Les dirigeantes afro nous racontent les longues histoires de déplacement et de persécution. Les organisations de quartier donnent l’exemple de la solidarité et de la résistance. Et l’écho qu’ils reçoivent de la part d’étudiants de toutes les couleurs de peau et de tous les héritages nous fait sentir combien il existe un rythme de base qui peut faire bouger tout un peuple qui ne veut pas tolérer un système pervers.

Le produit de ce dialogue est constitué de toutes sortes de musiques, dès les plus traditionnelles jusqu’aux modernes et contemporaines : les manifestations ont inclus la musique du Pacifique, mais aussi la salsa, la techno et le métal. Les groupes de rock se sont réunis dans une Jornada Ruidosa (journée du bruit) sous le pont du parc Jovita le 1er mai, et avec toute leur organisation et leur rigueur, ils ont donné des concerts où le mécontentement de la ville s’est exprimé clairement et radicalement. Dans la Loma de la Cruz, la musique des tambours s’est relayée aux beats. Sous le pont de La Luna, les gens ont dansé au rythme des tambours des supporters de l’équipe de football América de Cali.

Et à côté de la Loma de la cruz (colline de la croix), aujourd’hui Loma de la dignidad (colline de la dignité), une grande fresque avec l’image d’Alvaro Uribe en vampire sanguinaire nous montre le grand mécontentement des artistes (femmes) de la ville envers cet homme politique et tout le groupe politique et social qu’il dirige. Un groupe qui contrôle le pouvoir depuis des décennies et qui a fait tout son possible, depuis Bogota mais aussi depuis les différents coins du territoire où il règne, pour détruire l’accord de paix et tout ce qui est proposé dans cet accord comme chemin vers une autre Colombie, plus juste.

Cette fresque nous rappelle, et répond de manière radicale, au moment où, il y a un an, ce sont d’autres personnes qui nous ont imposé l’image d’Uribe comme icône de la ville avec d’énormes panneaux publicitaires payants, offensant une majorité anti-Uribe qui n’a pas les moyens de payer de tels panneaux.

Graphique politique et nouveaux médias

Le graphique a été un grand champ de manifestation pour les artistes de la ville, tant dans les peintures murales que dans les imprimés. La Linterna, cette ancienne presse d’imprimerie, est une autre nouvelle icône de la ville, avec sa base infatigable dans le groupe d’imprimeurs qui ont préservé une technique qui fait partie du patrimoine de Cali. Et ils l’ont fait avec le soutien et le dynamisme d’un groupe de designers qui n’ont pas seulement aidé La Linterna à se sauver d’une terrible crise économique, mais ont été à la tête d’un tout nouveau mouvement graphique d’une grande puissance de communication et d’une grande importance politique. En commençant par reconnaître les imprimeurs en tant qu’artistes et en leur donnant la possibilité de contrôler leurs moyens de production, qui auparavant appartenaient toujours à d’autres. La Linterna a imprimé des affiches de soutien à la grève, soulignant le rôle des communautés et leurs slogans. D’autres collectifs comme Gráfica Mestiza ont été proches d’artistes urbains qui ont réalisé différentes interventions, dont un bel hommage avec une peinture murale géante à l’artiste assassiné Nicolás Guerrero. Et Calipso Press a créé une plateforme, No nos vamos a callar (on ne va pas se taire), pour partager des affiches avec toutes sortes de messages graphiques à la fois très critiques de la politique de l’État et enrichissant les revendications du mouvement social.

Tout ceci pour montrer le rôle névralgique de la culture. À l’heure où le gouvernement, confond culture et “économie orange”, montre qu’il ne comprend pas quelque chose de fondamental : ce qui définit la culture, ce n’est pas son rôle économique, mais son rôle de dynamiseur d’idées, d’images, de rythmes, de conversations, de discussions et de confrontations, de la façon dont se configurent les relations sociales. 

Et ce qui est plus ironique, c’est que même cette conception économique n’a pas servi à décider de soutenir économiquement ceux d’entre nous qui travaillent dans la culture. Le gouvernement national a réduit le soutien aux institutions culturelles et, à ce stade d’une année de crise qui a touché tout le monde, n’a pas encore publié d’incitations pour les artistes.

Parallèlement au graphisme imprimé, nous avons assisté au renouveau du graphisme urbain qui, avec une grande puissance et à grande échelle, dit ce que beaucoup n’osent pas dire. Ceci donne de l’importance au plus urgent. Comme cette énorme fresque murale sur le pont de la Cinquième Rue qui dénonce les violences faites aux femmes. Car ce sont aussi les femmes qui ont renouvelé le graphisme urbain avec puissance visuelle et clarté politique.

Une clarté politique comme le montre l’action menée il y a un mois par les collectifs graphiques qui ont travaillé main dans la main avec les collectifs de Siloé, comme Hechoensiloé, pour intervenir sur les différents murs du quartier. Ainsi, de créer différents espaces dans un territoire de Cali que beaucoup ont pris l’habitude d’ignorer et de stigmatiser, tandis que des projets comme le Musée Populaire de Siloé ont démontré la grande force des actions plastiques pour re-signifier le territoire et comprendre la complexité d’une histoire, pour affronter avec solidarité toutes les difficultés. Ces deux agents ont joué un rôle crucial en soutenant courageusement leur communauté en ces jours troublés.

Nous vivons une époque où la presse a cessé de faire son travail, entre la faillite due au changement de plateforme technologique et la domination des nouveaux groupes d’affaires, elle ne va plus sur le territoire, ni se soucie plus de ceux qui s’y battent pour changer les choses. À quelques exceptions près, comme le projet 2020 du journal El Espectador. Il n’y a donc aucun moyen de savoir ce qui se passe, si ce n’est par le biais des réseaux sociaux et des nouveaux médias indépendants. La désinformation est énorme et les messages téléphoniques biaisés ont enflammé toutes les positions. En même temps, ils ont été le canal pour se réunir et prendre soin les uns des autres, et un élément fondamental pour dénoncer.

C’est pourquoi nous sommes reconnaissants aux collectifs de Cali comme Noís radio et Medios libres Cali, car ils prennent le risque de se rendre là où les communautés manifestent. Des collectifs comme Casa Fractal, qui est un exemple de dialogue avec les communautés de tous les territoires proches de Cali. Un modèle d’apprentissage de ce que nous enseignent les multiples cultures et un signe de courage pour rester dans la rue et, depuis les réseaux, dire à tous ce qu’ils manifestent et défendent réellement. Il est important de lire le communiqué de Nois Radio pour comprendre la gravité du fait qu’ils ont coupé toutes les communications dans des secteurs entiers de la ville qui passent la nuit sous la terreur du feu.

C’est pourquoi nous sommes ici, dénonçant la gravité de ce qui se passe dans cette ville. Des centaines de personnes ont été arrêtées et nous ne savons pas ce qu’il leur arrive. Et il y a un usage démesuré de la force qui ne reconnaît pas les protocoles des droits de l’homme. Le bureau du maire doit retrouver sa relation avec la ville, le maire doit revenir à ses origines et construire des ponts. Ceux qui dirigent la ville doivent mettre en place des tables de dialogue qui écoutent toutes les voix pour comprendre la gravité de la situation à laquelle sont confrontées toutes leurs communautés et chercher ensemble de nouvelles façons de travailler. L’horreur doit cesser.

Et les voix courageuses qui ont mobilisé la grève doivent être entendues. Nous devons reconnaître le courage et la force de ceux qui sont dans les rues pour exiger un pays différent, et en particulier, dans le domaine de la culture, nous devons montrer le pouvoir et le courage des artistes et de ceux qui manifestent à partir de leurs différentes pratiques culturelles pour transformer le monde dans lequel nous vivons.

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