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Ouverture Politique

Colombie: de l’indignation au désespoir

par Redaction, juin 14 de 2021.

Colombie: de l’indignation au désespoir

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par Redaction

Auteurs : Juan Sebastian Santoyo* et Laura Fernanda Goez*

Depuis le 28 avril 2021, une nouvelle vague de protestation secoue la Colombie et ne faiblit pas malgré une répression d’une violence inouïe. Face à l’ampleur des manifestations, le président Iván Duque a dû retirer au moins provisoirement son projet de réforme fiscale qui a déclenché la mobilisation et deux de ses ministres ont démissionné. Un bilan provisoire qui s’alourdit de jour en jour fait état d’une soixantaine de morts, de centaines de disparitions et cas de tortures, de plus de 2000 blessures graves, d’un millier de détentions arbitraires, d’une cinquantaine de cas d’agressions contre des journalistes ou des membres d’organisations humanitaires, d’une vingtaine de violences sexuelles et viols.

Pour comprendre l’ampleur et les motifs de cette révolte, il est instructif de se tourner vers le passé. Le 21 novembre 2019, le comité de grève lançait un appel national à manifester contre le paquetazo de réformes néolibérales d’Iván Duque. Depuis cette date, le pays traverse un processus inédit dans son histoire, mais en gestation depuis des décennies et particulièrement dès le début du gouvernement de Duque en août 2018. Les mobilisations sociales et leurs multiples expressions constituent des vagues de protestations diverses et autonomes qui remplissent l’espace public dans toutes les régions, les municipalités, les villes et les quartiers, portant des messages clairs: opposition frontale aux politiques néolibérales du gouvernement, rejet de la violence et de la répression de la part de la police et de l’Escadron mobile anti-émeutes / ESMAD, revendication historique de justice sociale et de paix.

Aujourd’hui, deux ans plus tard, la pandémie a exacerbé l’angoisse et l’indignation d’un peuple qui, depuis le 28 avril 2021, occupe à nouveau les rues dans le cadre de la grève nationale convoquée initialement par des centrales ouvrières comme la Confédération Générale du Travail (CGT), le syndicat enseignant FECODE, la Centrale Unitaire des Travailleurs (CUT), les mouvements paysans, indigènes, afro-descendants, LGBTIQ… 

De multiples raisons expliquent le basculement de la société colombienne de l’indignation au désespoir.

Crise de la représentativité

En Colombie, la déconnexion entre le peuple et les secteurs politique, financier ou militaire, c’est-à-dire les structures de pouvoir, est profonde et vertigineuse. Quelques privilégiés jouissent d’un fort pouvoir d’achat, de l’accès à l’éducation, de facilités et de garanties, alors que les classes moyennes et inférieures souffrent d’un manque d’opportunités, de conditions de vie indignes et sont les premières touchées par des politiques néolibérales néfastes comme la réforme fiscale et la réforme de la santé qui ont déclenché la mobilisation populaire.

Aujourd’hui, les Colombien.ne.s s’insurgent contre des années d’inégalité et de sectarisme que ce gouvernement approfondit. Le mécontentement est accentué par la corruption qui imprègne toutes les sphères de la société et du pouvoir. Le gouvernement d’Iván Duque a révolté l’opinion publique par de multiples décisions qui ont suscité défiance et rejet : l’achat démesuré d’armements pour l’ESMAD ; la décision de financer la compagnie aérienne privée Avianca au lieu des entreprises nationales ; l’augmentation du salaire des congressistes de 1676 000 pesos (environ 390 euros) tandis que le salaire minimum des travailleurs n’a augmenté que de 30 000 pesos (environ 7 euros) entre 2020 et 2021; l’utilisation des fonds européens, destinés à la mise en œuvre de l’accord de paix signé en 2016, pour améliorer l’image présidentielle; la classification des journalistes et des influenceurs comme amis ou ennemis du gouvernement: voilà quelques scandales que le peuple colombien a pu observer pendant la pandémie. Avec l’aggravation de la crise de représentativité, le conflit armé s’est intensifié sur tout le territoire colombien et les affaires qui lient le gouvernement au trafic de drogue se sont multipliées. Cette situation a accru la méfiance de l’opinion publique, ce qui se reflète dans les sondages : le taux de désapprobation du président Iván Duque est de 76%.

Mais cette crise de la représentativité ne se limite pas aux organes gouvernementaux: les jeunes Colombiens en lutte clament qu’ils ne se sentent pas représentés par les dirigeants du comité de grève qui négocie avec le gouvernement et peine à exprimer l’ensemble des aspirations des personnes qui sont au front, dans la rue, en “première ligne”. Ce décalage accroît l’incertitude sur l’orientation des insurrections et met en danger la vie de nombreux jeunes.

Les moyens de communication, appareils idéologiques d’État
Au cours des manifestations, dans plusieurs villes de Colombie, des manifestants ont essuyé des tirs de la part de la police et de citoyens armés non identifiés. Ces violences sont en partie le résultat du discours hégémonique hérité de la guerre froide et repris actuellement dans les principaux médias, discours selon lequel la Colombie serait au bord d’une prise de pouvoir socialiste qui n’épargnerait personne, exproprierait tout et interdirait les principes moraux inculqués par l’Église, les militaires et les valeurs familiales !

La communication a joué un rôle fondamental en déformant l’image de la protestation sociale et en la délégitimant par l’utilisation d’un langage contre-insurrectionnel. Cette doctrine de l’ennemi intérieur est utilisée pour diviser l’opinion, diaboliser la protestation sociale et justifier la violence armée exercée par des groupuscules de citoyens et des factions paramilitaires. Dans ce sens, les rues colombiennes connaissent une contradiction : d’une part, la fête, l’art, les grèves, le deuil des victimes et la résistance des partisans de la grève nationale, et de l’autre côté des civils vêtus de blanc qui partagent des armes avec la police, rechargent leurs pistolets, tirent à vue sur les manifestants et menacent les équipes de presse, les membres des associations de droits humains et les soignants qui veillent à la sécurité et au bon déroulement des manifestations.

Mais cette complaisance des médias envers la violence du gouvernement et sa volonté de protéger les secteurs économiques puissants du pays sont si manifestes qu’elles en viennent à ébranler le monopole de l’information. En effet, aujourd’hui, en Colombie, on assiste à une prolifération d’organes journalistiques d’investigation et de reportages de terrain qui multiplient les sources directes d’information, renforcent la mobilisation et forgent le jugement de l’opinion publique. Tout le monde peut donc constater en temps réel ce qui se passe dans la rue, signaler des disparitions, connaître les abus d’autorité et le non-respect de protocoles par la police, voir et entendre des témoignages directs…

Nouveaux acteurs dans la rue, diversification des actions et élargissement des revendications

La marche traditionnelle organisée par les syndicats et les organisations étudiantes s’efface désormais derrière la masse hétérogène et débordante de couleurs et d’expressions qui inspirent unité et détermination : familles, jeunes, groupes de diversités sexuelles, commerçants, camionneurs, enseignants, membres de l’Institut National Pénitentiaire / INPEC, groupes de soins pré-hospitaliers de l’APH, travailleurs ambulants, chauffeurs de taxi, jeunes de la première ligne, mères des jeunes de la première ligne, y compris prêtres de la première ligne, conjuguent une explosion sociale nouvelle qui déborde les analyses des experts.

Avec ces nouvelles expressions, les revendications continuent d’émerger : dénonciation des inégalités abyssales et du manque de garanties pour l’avenir professionnel, exigence de la mise en œuvre des accords de paix, protestation contre l’assassinat systématique des dirigeants sociaux, lutte contre la violence de genre, aspiration à la protection de l’environnement, respect de la dignité et de la mémoire des communautés ethniques, opposition aux processus d’ubérisation du travail, demande de légalisation de la marijuana, rejet des politiques d’exclusion et des réformes néolibérales, nécessité que l’État recherche les personnes disparues… Une nouvelle voix polymorphe s’élève haut et fort!

Mais le gouvernement colombien ignore cette multiplication d’expressions: le vendredi 28 mai, lors de la célébration d’un mois de la grève Nationale, au moins sept manifestants ont été assassinés à Cali et de nombreux coups de feu ont été tirés à vue par un agent du ministère public. Face à ce délit, le gouvernement n’assume pas sa responsabilité, il s’est opposé au maintien du dialogue avec le comité de grève et a opté pour le déploiement armé dans le pays en application du décret 575 de 2021, mettant en danger l’intégrité du peuple colombien et portant atteinte à la démocratie, et ce au mépris de tous les statuts internationaux des droits humains signés par la Colombie.

Des institutions de contrôle contrôlées

Le 28 mai, dans le secteur de La Luna à Cali, un fonctionnaire du bureau du procureur général a tiré sur des manifestants et les a tués. Ce n’est pas un fait isolé mais systématique, qui montre clairement qu’en Colombie le ministère public ne protège pas les droits des citoyen.ne.s, car c’est un organe de contrôle et d’intimidation coopté par le parti gouvernemental. En effet, les organismes de contrôle tels que les bureaux du défenseur du peuple, du procureur de la nation, des districts et des municipalités ne font pas preuve d’objectivité ni d’impartialité dans leurs actions et décisions. Pour couronner le tout, ce n’est que suite à la pression d’organisations de droits humains et à l’insistance internationale, que le gouvernement a dû accepter à contrecœur la visite de la Commission interaméricaine des droits humains (CIDH).

La position de l’actuel mandataire s’adapte au millimètre près au discours de l’ancien président Álvaro Uribe Vélez qui, dès le début de son mandat en 2002, s’en est pris aux ONG et aux organisations de droits humains qui alertaient sur des abus commis sous son gouvernement, les qualifiant d’alliées du terrorisme international.

La recrudescence de la violence
Iván Duque suit la ligne politique de l’uribisme en s’opposant à l’application de l’accord de paix signé en 2016 entre l’État colombien et les FARC-EP. Depuis le début de son gouvernement, on assiste à une multiplication des massacres et des menaces contre des dirigeants et dirigeantes des mouvements sociaux dans tout le pays et à un renforcement du paramilitarisme.

Dans le contexte actuel, il est révoltant de constater que des civils agissent en reproduisant une pensée paramilitaire qui s’est renforcée, en particulier depuis que le discours du parti au pouvoir martèle l’idée que, avec la signature de la paix, on allait remettre les clés du pays aux FARC. La « sécurité démocratique » et la « main dure », slogans de l’uribisme, avalisent une pensée individualiste selon laquelle toute différence est subversive et donc marginale, ce qui rend difficile la tâche des Colombien.ne.s de consolider la nation autour des problèmes réels. Cette position encourage la discrimination en qualifiant les dirigeants autochtones et les paysans mobilisés de « narco-indiens » et criminalise le droit de manifester.

La conjoncture électorale

Face à la vague incontrôlable de manifestations qui déferle sur la Colombie depuis des années, les élections de 2022 jouent un rôle très important. Le gouvernement d’Iván Duque, intouchable et incontestable au grand jour, cherche en dernier recours à désigner le mouvement social comme une stratégie des partis de gauche. Les médias tentent d’incarner le désespoir collectif par des partis ou des personnages politiques comme Gustavo Petro, qu’ils rendent responsables des troubles. Or, la colère qui s’exprime dans la rue n’a rien à voir avec des partis ou des hommes providentiels. Dans les manifestations, on entend des chants diversifiés et des discours de protestation contre le système, mais pas de soutien à des représentants politiques.

La question est électorale car la tension dans la rue ne concerne pas que le gouvernement actuel mais interroge la pérennité d’un système politique néolibéral et féodal qui a toujours existé. La politique de la peur insufflée par les gouvernements successifs cherche à coincer l’électeur entre la barbarie d’une révolution prétendument anarchiste et « guerrillera » venue de Cuba et du Venezuela et la poursuite d’un projet national fondé sur le catholicisme, ses valeurs et ses inégalités institutionnalisées.

Quoi qu’il en soit, il n’est pas certain que les élections législatives et présidentielles de 2022 transforment la donne. D’abord à cause de la corruption politique et électorale qui enferme le pays dans un piège, ensuite à cause de la méfiance généralisée et croissante de la jeunesse colombienne envers les sphères politiques. Par conséquent, l’urgence consiste à vaincre la peur dans les rues et à continuer à mobiliser des milliers de personnes aujourd’hui. Construisons un pays où nos rêves ne soient plus menacés et permettent enfin l’accès à la diversité, l’empathie, l’égalité et la justice.

Juan Sebastián Santoyo, membre de la Fundación Activos Culturales Afro –ACUA de Colombie et doctorant en  Études Sociales (Universidad Distrital de Bogotá)

Laura Fernanda Goez, politologue (Universidad Pontifica Bolivariana) et DDHH Proceso social de Garantias

Traduction : Cathy Ferré (FAL Marseille- Bureau National de FAL)

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