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Droits Humains

#OPINION Ce sont eux les vrais vandales : Note sur la torture dans l’espace public dans le contexte de la grève nationale.

par Redaction, juin 24 de 2021.

#OPINION Ce sont eux les vrais vandales : Note sur la torture dans l’espace public dans le contexte de la grève nationale.

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par Redaction

Alors que la police cherche à récupérer l'irrécupérable, la protestation inaugure de nouvelles formes d'appropriation du public.

Guillaume Gass
31/05/2021

Je veux avancer l’idée suivante : depuis le 28 avril, jusqu’à aujourd’hui, la police colombienne a inauguré un nouveau répertoire et un nouveau langage d’une horreur, qui nous était jusqu’alors inconnu tant dans sa nature que dans sa proportion.

Je propose de partir ici d’un constat. Il me semble qu’une caractéristique frappante de la situation convulsive et sans précédent que nous vivons dans le pays a trait à la spectacularisation de l’horreur : la manière dont la violence est enregistrée, rendue visible et diffusée dans des médias accessibles au grand public, faisant de nous tous des témoins de fait

Nous sommes habitués par notre histoire, colombienne et latino-américaine, au fait que l’horreur dictatoriale et policière constitue un canevas relativement caché : la torture cachée, sournoise, couverte, effacée des archives. Un canevas qui nécessite des enquêtes et des recherches ardues si on veut la dénoncer et la rendre publique car l’histoire doit être prouvée dans une lutte contre la dissimulation institutionnelle, contre l’accommodation médiatique et la corruption judiciaire. Il a toujours fallu prouver les atrocités, les mettre en lumière pour les arracher à l’oubli et au secret, créer des fonds de témoignages, protéger les témoins menacés, rassembler des éléments de preuve pour tisser une histoire indubitable. Ainsi, une procédure fondamentale de toute dénonciation politique consiste à rendre visible, pour tous, ce qui est dénoncé – c’est-à-dire à le rendre public.

L’atroce violence policière dont nous sommes témoins aujourd’hui nous confronte à une situation différente. Elle se distingue par son caractère intrinsèquement visible, car elle se déroule au vu et au su de tous. L’enregistrement vidéo et photographique de la violence nous remplit les yeux. Elle est telle qu’il n’y a aucun moyen de la cacher : la brutalité est à la portée de tous les témoignages. Je crois que ce fait, dont les implications sont conséquentes, admet plusieurs interprétations.

Un premier élément à prendre en considération est que les actes violents de la police et leur diffusion sur vidéo inaugurent une nouvelle morphologie de l’horreur en Colombie. Quelque chose que, faute de mieux, on pourrait appeler : de la torture publique dans l’espace urbain. Cette idée n’est évidemment pas entièrement nouvelle, puisqu’elle a des antécédents notoires dans les punitions et les humiliations publiques dont on trouve de nombreuses traces dans l’histoire européenne (de la Rome antique à l’Inquisition) et sous bien d’autres latitudes de l’humanité.

Ici, le dispositif policier n’est pas un dispositif de contention, mais de persécution, de punition et de torture. La machine punitive d’un État dont l’autorité se veut patriarcale face à un peuple estimé enfantin et capricieux. Elle torture : parce que lorsque les policiers frappent un jeune homme, le tripotent et le violent, ou quand ils poursuivent des manifestants en pointant leurs armes sur eux comme s’il s’agissait d’une chasse à l’homme, pour les amener à se repentir et à s’humilier, ils ne neutralisent ni contrôlent un ennemi. ils infligent une punition qui dégrade leur humanité. Cette dégradation, par ailleurs systématique, se produit au vu et au su de tous : elle est publique. On peut donc parler d’un spectacle d’horreur et de torture.

La police tue. La police frappe, brise des gorges, casse des os.  Elle déchire les sexes et s’en prend à la chair. La police nous fait crier, nous inflige des douleurs physiques et morales.  Elle tripote. Elle entache la dignité et humilie. Elle assouplit et resserre nos muscles, elle nous enlève parfois notre envie de vivre. Parfois, cela accroît notre rage et notre volonté de nous battre. Mais la police ne se contente pas de cela, elle agit devant des dizaines de personnes présentes et des millions d’absents, qui la voient ou la verront grâce aux caméras et aux enregistrements vidéo. Et elle agit avec une nonchalance qui accroît notre douleur et notre stupéfaction – car les policiers ne semblent pas se soucier de la présence de ce témoin mécanique, toujours plus pressant, qui est la caméra, l’œil de l’autre. Ce spectacle de l’horreur n’offre plus de base convaincante au négationnisme. Comment l’interpréter ?

Je pense que, pour donner un sens à la spectacularisation de la violence, il convient de garder à l’esprit les éléments suivants: toute agression ou acte violent est plus qu’une tentative d’infliger une douleur ou d’éliminer un ennemi. Les stratèges de la guerre le savent : tout acte de guerre est aussi un acte expressif – il porte  un message, une signification, qui va au-delà de l’acte lui-même. À cet égard, lâcher une bombe à Gaza n’implique pas seulement l’anéantissement d’une famille palestinienne, mais façonne aussi un message. Il peut s’agir d’un message de punition, d’un geste qui montre la force de celui qui le manie, d’une déclaration politique, d’une insulte raciale ou d’une menace humiliante. Les punitions infligées en public – comme le fait la police colombienne – s’inscrivent dans une logique similaire, dans laquelle le regard des personnes présentes est nécessaire à l’existence du message.

La police colombienne a besoin d’un public, et elle en a un. Le message est donc double : en même temps qu’elle demande les applaudissements d’une partie de la population, elle profère  des menace contre l’autre. Le public, spectateur et témoin de cette violence, n’admet que deux positions face à l’horreur. Celle de l’indignation ainsi que de la répudiation absolue, et celle de la complicité. Il n’y a plus de place pour le bénéfice du doute : il y a de moins en moins de place pour l’argument selon lequel ceux qui défendent les actions du gouvernement sont “mal informés”. C’est-à-dire que le premier effet de la forte publicité de la violence est de rendre évidente, plus qu’auparavant, la complicité ouverte et irréfutable d’un large public avec l’abus de la force armée. Deux sensibilités morales du pays sont présentées ici.

Par ailleurs, les agressions de la police répondent aussi à une syntaxe, à un fil conducteur expressif. Le message de la police est celui de l’arrogance, de la suffisance et du cynisme exacerbé. De plus, elle est fondée sur la confiance hautaine qu’aucune justice n’est possible. D’une certaine manière, l’inhibition, la pudeur hypocrite d’avant a laissé place à un déchaînement de violence de la part de la police, comme s’il n’y avait aucune contrainte. Elle agit comme si tout était en sa faveur, comme si elle  n’était protégée par aucune autre loi que celle du plomb et du Venom. Et apparemment, elle  n’a pas tort. Car la tolérance des gouvernements locaux et nationaux, ainsi que celle d’une grande partie de l’opinion publique, a été telle qu’elle prend l’apparence de la complicité.

D’autre part, le déploiement des forces de l’État est justifié par un discours de récupération de l’espace public et de l’ordre public.

L’espace public est un espace d’activités quotidiennes où s’établissent des conventions d’interaction et de tolérance – une sensibilité morale qui nous fait approuver ou condamner certaines actions lorsqu’elles se produisent sous les yeux du public (comme la nudité, ou les insultes, dans un bus de Transmilenio). Ces conventions  constituent le tissu social de la coexistence quotidienne.

La torture publique exercée par l’autorité colombienne, à laquelle est attribuée par essence l’obligation et le devoir de protéger, constitue peut-être l’affront le plus important à toute forme d’ordre public, de sécurité et de coexistence. Le coût n’est pas seulement humain, mais aussi moral et culturel, et il s’étend dans le temps, laissant sa marque dans l’histoire. Ces conséquences de la violence ne sont pas moins pernicieuses parce qu’elles sont immatérielles. La place Bolivar (Bogota) ne sera plus jamais la même. Les centres sportifs et les stations de transport convertis en cirques romains ne seront plus les mêmes. Il ne s’agit plus seulement du donjon, du lieu de torture fermé érigé en symbole de l’horreur; cette torture est répandue dans tout l’espace urbain. La mémoire des citoyens et leur relation aux villes ne seront plus les mêmes.

C’est vrai, les actions de la police et du gouvernement sont traversées par des contradictions qui exposent une hypocrisie infâme, en plus d’être violentes, et conceptuellement erronées. Ils agissent comme si l’espace public était uniquement et exclusivement un espace vide pour la circulation de biens, de marchandises et de travail. Une conception pauvre, triste et, en somme, néolibérale de l’espace public, qu’il faudrait détruire car elle est la mythologie qui justifie une myriade d’abus. Le substrat de l’ordre public est aussi un espace moral où la civilité a moins à voir avec la libre circulation mercantile qu’avec les expressions de la coexistence. L’espace public n’est pas une sphère de contrôle par un exécutif policier, mais le lieu où naît la possibilité d’une sociabilité communautaire. 

Alors que la police cherche à récupérer l’irrécupérable, la protestation inaugure de nouvelles formes d’appropriation du public.

Mais en inaugurant un nouveau répertoire de l’horreur, c’est la police qui détruit l’ordre public. Ce sont les policiers qui détruisent tous les étages de la tolérance morale. Ce sont eux qui font voler en éclats tous les engagements de coexistence et de moralité. Ce sont eux les vrais vandales. Ils ont sapé toute la substance morale de l’espace public. Ils ont transformé la ville en un théâtre de l’horreur à la lumière de tous. Ne soyons pas dupes : ici, les responsables ont des noms et nous savons très bien de quel côté ils sont.

Traduction : Angie Rincón, Salomé Molina, Ellen Henao

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